Merci (écrit le 26/09/2011)

Tous les jours c'était le même rituel. Je me réveillais et je prenais mon petit déjeuner à moitié endormi dans ma tente. Je pliais ensuite mon duvet et je rangeais mes sacoches avant de démonter mon petit abri et de reprendre la route. Pendant toute la journée, je guettais les camions dans mon petit rétroviseur, je surveillais les trous sur la route, je cherchais mon chemin et j'admirais les paysages qui se présentaient à moi. Il fallait aussi chercher de l'eau et une petite épicerie pour se ravitailler. Le soir venu, la mission était toujours la même, trouver un coin tranquille et sûr pour passer une bonne nuit. Je m'étais habitué à ce rythme.

Ce matin, je me suis réveillé dans mon lit. Je suis ensuite descendu prendre mon petit déjeuner avec mes parents. C'est là que j'ai réalisé que le voyage était vraiment fini, que je n'aurai dorénavant plus à démonter ma tente et à plier mon duvet, à chercher mon chemin et à m'inquiéter de la couleur du ciel, à chercher un coin pour la nuit et à faire attention à mon vélo.

Je me souviens que le sentiment qui m'habitait le jour de mon départ était très mitigé. C'était un mélange de joie, d'excitation, de peur et de tristesse. Le sentiment de l'arrivée est similaire.

Il y a la joie d'être de retour à Marseille, de retrouver mes parents, mes copains, mes copines et tous ces lieux que je connais et que j'aime. Il y a l'excitation de rentrer dans la vie active, chose à laquelle je n'étais pas prêt en partant il y a 434 jours et que j'attends maintenant avec impatience. Mais il y a aussi de la tristesse. L'aventure est terminée et, même si ça a été très souvent difficile, cette expérience restera inoubliable. Puis il y a la tristesse de se dire que le site touche à sa fin.

Je ne pensais pas que la mise à jour régulière d'une page web soit si prenante. En moyenne, j'ai passé une journée tous les dix jours pour mettre à jour le site. Écrire les textes, classer les photos, les choisir, télécharger les vidéos, trouver une connexion internet... Un vrai travail! Si j'ai tenu bon, c'est en grande partie grâce à tous ces messages de soutien qui me sont parvenus via le site internet. La première chose que je faisais lorsque je trouvais une connexion internet était de me précipiter pour consulter mes mails et le livre d'or du site. Quelle joie de recevoir quelques messages d'un parent, d'un ami, d'une personne qui était tombée sur le site par hasard. J'ai essayé, autant que possible, de répondre à tous les gens qui m'ont contacté, encouragé, soutenu, durant ce voyage. Mais parfois le temps m'a manqué. Je ne me risquerais pas à citer ici tous ceux qui m'ont accompagné dans ce périple. Le risque d'oublier quelqu'un est beaucoup trop grand! C'est pourquoi j'ai décidé d'opter pour un «merci» collectif. Merci à vous tous qui êtes venus à un moment ou à un autre passer un petit moment sur le site internet, merci à vous qui avez pris le temps de lire tous ces longs textes, merci à vous qui m'avez envoyé un petit message alors que j'étais à l'autre bout du monde. J'aimerais aussi remercier tous ces gens que j'ai croisé un jour au bord de la route et qui m'ont indiqué le chemin à suivre, ont rempli mes bidons et m'ont fait un sourire. Tous ces gens dont j'ai croisé le regard et dont je ne sais rien, sinon qu'ils resteront à jamais dans mon esprit.

Je vais maintenant partir à la recherche d'un premier emploi... Je crois que je vais aussi me lancer dans la rédaction d'un livre. Plusieurs personnes m'en ont fait la demande et, comme j'aime bien écrire et que l'expérience me tente, je vais tâcher de faire ça.

Même s'il ne sera plus actualisé, le site va rester en ligne. Si par hasard vous décidiez de partir faire un petit tour à vélo et que vous avez quelques questions, vous pouvez toujours me contacter. Je ne sais pas si je pourrai répondre à toutes vos interrogations, mais je ferai tout mon possible. Une chose, par contre, que je peux vous dire tout de suite, c'est qu'il faut se lancer. Le coup de pédale le plus difficile est le premier. Sénèque avait raison: «Ce n'est parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, mais c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles.»

 

 

Souvenirs (écrit le 25/09/2011)

Je ne sais pas ce que je vais faire de mes sacoches. Après plus de 50000kms de bons et loyaux service (et oui, ce voyage n'était pas leur première expérience!), il serait peut-être temps de les mettre au repos. Mais j'hésite encore. Il faut dire qu'au fil des kilomètres, ces sacs sont devenus de vraies machines à rêver. Il n'y a qu'à lire les noms qui les décorent: Col du Pilon, Fitz Roy, Tcheliabinsk, Oregon, Agadir, Annemasse, Carreterra Austral, Oufa, Rio de Janeiro, Pologne, Californie, Punta Arenas, Lima, Vancouver, Espagne, Villa O'Higgins, Jbel Toubkal, Linz, Ruta 3, Argentine, Cala Puntal, El Calafate, Pékin, Désert de Gobi, Estrecho de Magellan, Noémie, Akademgorodok, Papa, Machu Picchu, Innsbruck, Azul, Lac Baïkal, Dent d'Oche, Klausenpass, Dakar, Biriusinsk, Washington, Sustenpass, Pérou, Mongolie, Puyuhapi, Lettonie, Esquel, Kaunas, Telfs, Tierra del Fuego, Marseille, Dulce de Leche, Wildspitze, Côte Vermeille, Ruta 40, Tirol, Casablanca, Augustow, Ez Zhiliga, Atlas, Segregata, Mendoza, Pioneer, Sébastien, Île de Gorée, Lago Carrerra, San Francisco, Tchéquie, Maman, Pao de Azucar, Uruguay, Lac Léman, Tizi N'Test Zanghjiakou, Slovaquie, Salzburg, Corcovado, Canada, Colonia del Sacramento, Danau Piburgersee, Vinzier, Liechtenstein, Mathilde, USA, Buenos Aires, Omsk, Flamengo, Pampa, Rio Grande do Sul, Curitiba, Copacabana, Rio del Plata, Puerto Madryn, Trelew, San Carlos de Bariloche, Chili, Highway 1, Coyhaique, El Chalten, Perito Moreno, Torres del Paine, Puerto Natales, Santa Cruz, Chambéry, Ushuaïa, Passo Garibaldi, Rio Gallegos, Abra del Acay, San Pedro de Atacama, La Poma, Bolivie, Lago Titicaca, Similaun, Laguna Ruta, Copacabana, Isla del Sol, Puno, La Paz, El Alto, Cusco, Nasca, Los Angeles, Ulaan Baatar, Colombie Britannique, Ventura, Cité interdite, Eren Hot, Tian an Men, Krasnojarsk, Novossibirsk, Lituanie, Nösslach, Auschwitz, Sarah, Suisse, Vasco de Gama, Apfelstrudel, Rhin, Vacheresse...

 

 

Arrivée (écrit le 24/09/2011)

Pour m'aider à aller de l'avant dans les moments difficiles, soit je pensais au moment où j'allais enfin arriver à Telfs, soit je m'imaginais mes derniers coups de pédales dans Marseille. Je me voyais parcourir l'Avenue de la Corse jusqu'à la place du 4 septembre où je m'arrêterais au feu qui est toujours rouge au moment où j'arrive. Puis je prendrais à gauche pour remonter la Corderie avant de tourner à droite pour remonter la rue Joël Recher et son enrobé défoncé. Arrivé au bout de cette voie, je passerais les braquets pour grimper le virage très raide sur la droite juste devant le coiffeur Louis. Puis viendrait la dernière côte du voyage, les quelques centaines de mètres de la rue d'Endoume menant au carrefour Bompard. Là, face à la pharmacie, je me rassiérais sur la selle pour remonter le boulevard Bompard. Je passerais devant la boulangerie, la boucherie, la poissonnerie et la bijouterie. Je croiserais la rue Michel Gachet, la rue Nicolaïs, la rue Aicard, puis je passerais devant la pizzeria des Deux Frangins. Là après un dernier coup d'œil dans mon rétroviseur, je prendrais à gauche. Ce serait alors les derniers hectomètres vers la porte de chez mes parents...

Lorsque je luttais contre les vents déchainés de Patagonie ou pris dans une violente tempête de neige au cœur des Andes ou en Russie, je doutais que ce moment arriverait. Et voilà que maintenant j'étais sur le Vieux Port. Après 434 jours de route et près de 30000kms, je m'apprêtais à arriver. Je me suis arrêté un petit moment sur le quai du port. J'ai longuement regardé les voiliers qui se laissaient balloter au gré des vaguelettes qui entraient dans le port. Le ciel était nuageux et le temps était lourd. Des touristes se prenaient en photo devant le Bélem. La Bonne Mère était là, tout en haut de sa colline, dominant les petites maisons situées sur le quai de Rive neuve. Il flottait dans l'air une odeur de poisson et au bruit des vagues venaient se mêler l'accent marseillais des guides touristiques et l'Italien des touristes. J'étais de retour.

Je suis remonté sur Espéranto pour prendre ma place dans le trafic typiquement méditerranéen de la ville phocéenne. Voitures en triple file, jeunes traversant n'importe où, feus tricolores en panne, queues de poissons... Comme à Casablanca, La Paz, Lima ou Pékin! Je suis passé faire un petit coucou à la plage des Catalans où j'ai fait mes premiers débuts en beach volley. Guilhem n'était pas là. Puis j'ai pris l'Avenue de la Corse jusqu'à la place du 4 septembre... Où j'ai eu le feu rouge. Puis sont venues la Corderie, la rue Joël Recher et la rue d'Endoume. Au carrefour Bompard, Mathilde était là pour m'embrasser (ça, je n'avais pas prévu!). La boulangerie était toujours là, de même que la boucherie, la bijouterie et la poissonnerie. Je suis passé devant la rue Michel Gachet, la rue Nicolaïs et la rue Aicard, mais je n'ai pas pu atteindre la rue Forest parce que ma mère est arrivée en courant avant, suivie par mon père. Après 434 jours, ils étaient impatients de me revoir.

On a fait les derniers mètres ensemble avant de prendre une photo devant la maison. On a repris exactement la même place que celle que l'on avait sur la photo du départ. Puis on a rentré Espéranto pour l'installer sur la terrasse avant de s'asseoir pour boire un coup. Cette fois-ci, j'étais vraiment arrivé!

 

 

Dernière nuit avec Orion (écrit le 23/09/2011)

Un champ d'oliviers sur la droite de la route et pas de maisons en vue, je décide d'y établir mon dernier campement... Mon dernier campement... Ça me fait quelque chose de me dire que demain je serai de retour à Marseille, que je dormirai dans un vrai lit (dans MON lit!). Puis comme la météo est bonne, je décide de ne pas monter ma tente. Non pas pour gagner du temps au petit matin, mais tout simplement pour apprécier, une dernière fois, la voûte étoilée. Je serai ravi de retrouver mon lit, mais je suis certain que je trouverai le plafond de ma chambre bien pâle en comparaison de ce que propose le ciel nocturne.

Je ne suis vraiment pas un spécialiste des étoiles. C'est juste que j'aime m'allonger dans l'herbe, la tête tournée vers le firmament, pour observer le spectacle des étoiles qui apparaissent les unes après les autres. Cette lumière venue du fin fond de l'univers me fascine. Puis, de notre petite Terre, on peut admirer le ballet des satellites et guetter les étoiles filantes. Des étoiles filantes, je n'en ai pas vues beaucoup durant mon voyage, au fil des mois, j'ai appris à connaître le ciel. Dans l'hémisphère nord, à la tombée de la nuit, la Grande Ourse apparaît au nord et Cassiopée est à l'est. Puis il y a toutes ces constellations dont je connais maintenant l'apparence et la position, mais je ne connais pas le nom. Et puis il y a Orion...

Orion, c'est ma galaxie préférée. D'abord parce qu'elle est très facilement identifiable (trois étoiles alignées), moins connue que la Grande Ourse, puis elle est visible depuis l'hémisphère sud comme depuis l'hémisphère nord. Mais dans Orion, l'étoile pour laquelle j'ai un petit faible, c'est celle du milieu. Elle est un peu plus scintillante que ses deux voisines. Puis le fait qu'elle soit encadrée de la sorte donne vraiment une impression de sécurité, comme si elle était escortée... Tous les soirs, j'attends de la voir apparaître au sud avant d'aller me coucher. Mais pour cette dernière nuit sans tente, c'est en la regardant que je me suis endormi.

Au petit matin, lorsque j'ai ouvert les yeux, les premières lueurs du jour avaient déjà chassé la Grande Ourse et ses amies et tous les astres de la voûte céleste étaient en train d'être remplacés par la seule et unique étoile diurne: le soleil. C'est donc sous un grand ciel bleu que j'ai enfourché Espéranto pour la dernière fois.

 

 

Un âne à l'Elysée (écrit le 22/09/2011)

«Est-ce que tu t'es un peu tenu au courant de l'actualité durant ton voyage?». Voilà une question qu'y m'est souvent posée. Pour tout vous dire, j'ai un peu été déconnecté durant tout ce temps. Ce sont les autorités marocaines qui m'ont appris l'assassinat d'un reporter français en Mauritanie peu avant que j'atteigne la frontière avec le Sahara Occidental. C'est par hasard que j'ai eu vent de la mort de Ben Laden. Ce sont mes parents qui m'ont mis au courant de l'affaire DSK (ah, j'étais fier d'être Français!) et c'est Sarah qui m'a prévenu pour le tremblement de terre au Japon et les problèmes sur le réacteur nucléaire de Fukushima. J'ai ensuite suivi l'évolution de la situation nippone avec beaucoup d'attention. Mais à part ça, mon actualité a plutôt été basée sur un trio état des routes/météo/ravitaillement. C'était bien là le plus important pour moi! Et puis j'ai vu mon tonton Jean-Michel dans la Drôme qui m'a raconté l'épopée d'un âne à Paris.

Ça va bientôt faire une petite dizaine d'années que mon oncle s'est fait escroquer en rachetant un entreprise de BTP. Je ne vais pas vous refaire toute l'histoire, ce serait bien trop long et puis je dois avouer que je ne connais pas toutes les subtilités de l'affaire. Tout ce que je peux vous dire, c'est que ça va bientôt faire dix ans que mon oncle se débat comme un beau diable pour que la justice sur cette affaire soit rendue. Sauf que la balance de la justice est drôlement biaisée, ce qui rend les choses très compliquées. C'est pourquoi il s'est dit que, faute de pouvoir compter sur la justice, il allait s'en remettre à Justice.

Justice, c'est son âne. Un chouette âne de bât gentil comme tout, qui l'accompagne dans ses randonnées. Ensemble, ils sont partis de Béthune, à côté de Lille pour marcher jusqu'à Paris. Objectif du voyage, aller poser l'uniforme de réserviste sous les fenêtres de l'Élysée. Un geste symbolique, réalisé avec pacifisme et gentillesse, grâce à la complicité de Justice. Comme vous vous en doutez certainement, le but de l'opération était aussi un peu de faire du bruit. Et sur ce coup là, ça a plutôt bien marché!

Des ânes à Paris, il y en a beaucoup. Autant qu'à Marseille, Lyon ou Lille. Mais ce sont des ânes qui portent un pantalon et des chaussures. Des espèces de guignols qui ne savent pas conduire ou jettent leurs papiers par terre ou s'époumonent tous les samedis en regardant leur match de foot à la télé. Ceux là, on les acceptent en ville sans problème. Par contre, les ânes à grandes oreilles, eux, ils doivent rester dans la campagne. Alors évidemment, lorsque mon tonton Jean-Mi s'est fait repérer sur la place de l'étoile avec Justice, tout un bataillon de gendarmerie (à moins que ce ne soit la police, ou les CRS... En tout cas c'était des gars avec des uniformes) leur est tombé dessus pour leur barrer le passage. Sauf qu'entre temps, quelques journalistes, alertés par des badauds, on fait leur apparition, intéressés par un «papier» sur un âne à Paris. C'est donc accompagnés par une cohorte de reporters et de petits parisiens tombés amoureux de Justice que les deux compères ont fait demi tour.

L'uniforme n'a finalement pas été déposé devant l'Élysée, mais plusieurs journaux locaux ont relaté l'aventure d'un âne sur les pavés parisiens. Espérons que cette petite visite de Justice fera réagir la justice!

 

 

 

 

 

Vent de dos (écrit le 21/09/2011)

Lyon – Marseille, par l'autoroute, ça ait à peu près 300kms. Mais par la route, on est plus proche de 400kms. 400kms, en comparaison de toute la route déjà parcourue, ce n'est pas grand chose. Surtout que Lyon – Marseille, c'est un grand faux plat descendant. Sauf que, si le vent s'en mêle, ça peut devenir très difficile. Mais par chance pour nous, ce matin, il soufflait un très fort vent du nord.

Nico me l'avait un peu prédit «tu vas voir, tu vas dévaler la vallée du Rhône avec vent de dos, ça fera un beau pied de nez aux vents dominants». Il ne s'était pas trompé.

Quelle joie de se laisser pousser par le vent. En plus de ça, comme les routes de la vallée du Rhône sont, dans l'ensemble, bien asphaltées, on passe facilement au-dessus des 20kms/h. À cette vitesse, les kilomètres défilent et Marseille se rapproche à grands pas. En plus de ça, le vent du nord, c'est celui qui amène le beau temps! Si tout va bien, dans trois jours je serai de retour sur la Canebière. Soyez sûrs que je vous tiendrai au courant de la chose!

 

 

Retrouvailles (écrit le 18/09/2011)

Je suis né à Marseille, j'ai grandi à Marseille et, même si je n'ai plus trop d'accent, je suis quand même Marseillais. D'ailleurs, je ne fais pas de différence de prononciation entre «aimai» et «aimais» (pour le plus grand amusement de Sarah). Et puis, même si je ne suis pas un grand fan de foot, lorsqu'il y a OL – OM, je suis du côté de Marseille... Quoique, en ce moment, il vaut mieux ne pas trop la ramener vu que Marseille est dernier du classement. Mais ça, c'est une autre histoire.

Après avoir passé les dix-huit premières années de ma vie à Marseille, je suis monté à Lyon pour les études. J'ai passé six années à l'INSA et du coup, je me suis fait plein de copains Lyonnais. Mon petit passage dans la capitale des Gaules était donc très attendu par un certain nombre d'entre eux. Ça faisait bien longtemps que je n'avais pas eu un emploi du temps aussi chargé. De retrouvailles en retrouvailles, je ne vois pas le temps passé et c'est un peu la course. Mais ça me fait tellement plaisir de tous les revoir!! Ce qui est drôle, c'est que je les ai quittés étudiants et je les retrouve actifs. Ça fait une grande différence!

Avant, c'était «t'as cours demain, t'as fait le TP sur le bidul, t'as vu la gueule du nouveau prof de machin, on s'organise comment au BDE la semaine prochaine...», maintenant c'est «tu fais quoi comme horaires, ils sont sympas tes collègues, tu loues combien ton appart, t'as des RTTs...». Tout d'un coup j'ai l'impression de me retrouver avec des adultes, des vrais. Surtout lorsque ceux qui sont en couple en viennent à se chambrer sur le thème «bon, alors, c'est pour quand le mariage?». Je me dis parfois que j'ai un train de retard. Mais je dois quand même bien dire que, même s'ils sont rentrés dans le monde du travail, mes copains sont restés super chouettes... Et un peu gamin sur les bords. Il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé hier soir dans l'ascenseur.

Comme l'occasion se présentait, Guigui et Julie, qui m'hébergent et qui vont redescendre avec moi à Marseille, avaient invité le grand Z, Vinc', Alexane et Dru. Nous étions donc sept pour avaler un bon plat de pâtes avec un bon saucisson, un excellent Cantal et une petite eau de vie pas mauvaise du tout. Puis, lorsque l'on a eu terminé notre petit repas, nous sommes tous descendus au garage pour voir (et tester pour ceux qui n'étaient pas encore montés dessus), le Pino de Julie et Guigui.

Le Pino, vous pouvez le voir dans la rubrique photos. Mais pour ceux qui ne regardent pas les photos (si, si, si, il y en a, n'est-ce pas Sam'), un Pino, c'est un tandem un peu spécial. Celui de devant est couché, alors que celui de derrière est debout (comme sur un vélo normal). Je ne sais pas si mon explication est très claire, mais si ce n'est pas le cas, allez voir la photo. Un bon cliché vaut souvent mieux qu'un long discours.

Une fois que nous avons eu fini de nous amuser avec le Pino, nous avons repris l'ascenseur pour remonter au troisième. L'ascenseur, il n'est pas très grand, surtout lorsque vous y mettez un haltérophile, un orienteur, trois basketteurs et un volleyeur. Du coup on était un peu serrés là-dedans, mais bon, Guigui a appuyé sur le bouton 3 et l'ascenseur s'est mis en marche. Mais au moment où il a démarré, Guigui a fait un petit saut histoire de rire un peu. Sauf que Guigui il fait plus de cent kilos (hooo, ça va, c'est pas un secret, hein) et du coup l'ascenseur s'est arrêté net et la voix off a dit «hors service». On était là, tous les sept, esquichés comme des sardines dans une boîte de conserve, avec la voix qui répétait «hors service». On avait l'air fin!! Le bon point de la chose, c'est qu'on était toujours en bas. De fait, on a réussi à ouvrir la porte manuellement (enfin, «on», Guigui, quoi) et on est montés à pied. C'était bien drôle.

Ce qui était beaucoup moins marrant dans l'histoire, c'est que l'ascenseur était coincé et que certains locataires ont des poussettes. Or, monter une poussette par les escaliers, c'est pas le top. On a donc téléphoné au numéro indiqué au-dessus de la porte de l'ascenseur en expliquant le problème (oui, on sait, on n'est pas très malin et on avait vraiment l'air de guignols). Mais bon, un technicien a débarqué un peu plus tard et quelques heures après tout était en ordre. Avec un peu de chance, on a gêné personne! Sur ce, je vous laisse, j'ai rendez-vous dans quelques minutes avec Foss' et Pierrot. Encore de bonnes retrouvailles qui s'annoncent!

 

 

INSA de Lyon (écrit le 16/09/2011)

D'abord, prendre le petit rond point de Croix Luiset. Puis s'engager sur la piste cyclable longeant le cimetière militaire en prenant bien garde d'éviter toutes les racines. Arrivé au bout de la piste, il faut s'arrêter au feu, puis lever les fesses pour passer les rails du tram. Ensuite il suffit de suivre la piste. On passe alors devant le célèbre cure dent qui marque l'entrée de l'INSA. Il y a ensuite le grand virage à droite le long de la médiathèque et on arrive enfin devant le département GCU... Je ne sais pas combien de fois j'ai fait ce chemin. Tellement de fois que je pourrais le faire les yeux fermés. Tellement de fois que j'en étais exaspéré les dernières semaines de ma scolarité à l'INSA. Tellement de fois que j'en ai eu les larmes aux yeux lorsque je l'ai parcouru hier avec Espéranto. Il faut dire que cette fois-ci j'arrivais de... Pékin!

Je ne suis pas resté très longtemps sur le campus, juste le temps de passer faire un petit coucou au département GCU et au centre des Humanités. À peine assez longtemps pour constater les changements qui ont été opérés depuis que j'ai quitté les lieux. Ça m'a vraiment fait une drôle d'impression de me retrouver là...

 

 

Prêt à l'emploi (écrit le 15/09/2011)

Lorsque l'on s'était quitté à Ushuaïa le 26 décembre dernier, Jean m'avait dit «si sur le chemin du retour du passe par Chambéry, tu sais que tu y trouveras un logement!». À cette époque, il me restait toute la remontée de l'Amérique du Sud, toute la côte ouest américaine, puis la grande traversée depuis Pékin... Chambéry, ça me paraîssait loin... Très loin... Inaccessible. Puis, kilomètre par kilomètre, j'ai fait mon petit bout de chemin et je suis arrivé à Vinzier, à quelques 140kms de Chambéry. J'ai donc donné un petit coup de téléphone à Jean pour savoir s'il était chez lui et s'il voulait venir à ma rencontre, ce qu'il a accepté (je n'en doutais pas instant... Si vous proposez à Jean une sortie vélo ou ski de rando, il est toujours partant!). Et c'est comme ça qu'on s'est retrouvés sous le col de Plaimpalais avant de redescendre ensemble vers Chambé.

Jean est un membre actif du CAF de Chambéry, association au sein de laquelle il est en charge du refuge de Presset. Le refuge de Presset est une petite cabane située dans le massif du Beaufortain, au pied de la Pierra Menta. Un lieu idyllique (tout le monde le dit, surtout Laeticia). Or, le refuge est très vétuste et le CAF a décidé de le rénover. Et comme Jean est responsable du petit bâtiment de montagne, c'est lui qui est chargé d'affaire dans ce projet. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il donne de son temps et de son énergie pour faire avancer les choses.

Vous me direz, en tant que passionné de montagne et ingénieur GCU à la retraite, il maîtrise tout à fait son sujet et puis il a du temps (même si, parfois, Danielle, son épouse, trouve qu'il donne un peu trop de temps à «son» refuge). Moi, le temps, je commence à le trouver de plus en plus court. Plus je me rapproche de la ligne d'arrivée, plus je suis charrette pour écrire mes textes, classer mes photos et répondre à mes mails. J'ai presque l'impression que les jours diminuent. Enfin, sur ce point là, je n'ai pas tout à fait tord, on perd, en ce moment, à peu près 3mn de soleil par jour! La nuit tombe de plus en plus tôt et on a dû un peu se dépêcher pour rentrer de la réunion avec l'archi.

Je ne suis resté qu'un jour à Chambéry, mais, ce jour là, Jean avait rendez-vous avec l'archi en charge du projet du refuge de Presset. Comme vous vous en doutez, la rénovation d'un bâtiment en montagne, ça m'intéressait bougrement comme truc! Du coup, j'ai accompagné Jean à sa réunion. Et comme on est un peu fêlé tous les deux pareil, on y est allés à vélo et c'était vraiment chouette. Mais je crois que ce que j'ai préféré dans tout ça, c'est de retrouver tout ces sigles spécifique: APS, APD, DCE, UTN... Quelle joie de participer à nouveau (même si, sur ce coup là, j'étais un peu un touriste) à toutes ces discussions de choix architecturaux, de réflexions sur les solutions techniques à adopter vis à vis des problèmes inhérents au projet. Et que dire de ces dossiers à monter et à défendre, avec toute la stratégie que cela implique, pour convaincre les organismes subventionnant le projet... Du pur bonheur!

Lorsque je suis sorti de l'INSA de Lyon en juin 2010, je n'avais qu'une seule idée en tête: partir. Pendant 5 ans, j'avais rêvé de ce moment. Partir voyager à vélo n'était pas une envie. Ce n'était même pas un besoin. C'était carrément une nécessité. Il fallait que je le fasse. Pourquoi? Je ne savais pas. Je ressentais juste le besoin de partir, de tout quitter pour aller découvrir le monde.

Aujourd'hui, je suis de retour. J'ai connu le chaud et le froid, la faim et la soif. J'ai vu des maisons somptueuses et des taudis innommables. J'ai parcouru des plaines interminables et grimpé des cols impossibles. J'ai souffert de la solitude et de l'indifférence. Mais j'ai aussi rencontré des personnes formidables avec lesquelles j'ai noué des liens très forts. Très souvent ce voyage qui était un rêve a plutôt ressemblé à cauchemar. Mais j'ai tenu bon. Même dans les moments les plus durs, j'ai courbé l'échine mais je n'ai jamais baissé les bras... Et aujourd'hui je me sens libéré. En fait je suis comme ces produits que l'on trouve en rayon et sur lesquels il est écrit «prêt à l'emploi».

 

 

La Dent d'Oche (écrit le 12/09/2011)

En rentrant du bal à Vacheresse, je suis tombé comme une masse. Je ne sais pas combien de temps j'ai mis à m'endormir, mais ça n'a pas dû dépasser cinq secondes. Par contre, j'ai eu un peu de mal à me lever, surtout lorsque Raph m'a dit «Bon, alors, t'es prêt pour la Dent d'Oche?». Pour le coup, non, je n'étais pas prêt. Ni physiquement, ni mentalement. Mais bon, j'ai sauté dans mon short, j'ai avalé mon café et on est parti en direction de Bernex. Au passage, on est passé prendre Ludo, qui était venu avec nous au bal et qui était à peu de chose prêt dans le même état que moi. On est au départ du chemin menant au sommet à 10h15. Là, on a retrouvé Romain, un coéquipier de Raph qui n'était pas venu au bal (c'est une information importante parce que ça veut dire qu'il avait la forme, lui) et on a démarré.

Au bas du sentier, on est passé devant un panneau annonçant «Sommet de la Dent d'Oche, 2h45» et je me suis dit que ça allait être très long. Mais Raph m'a précisé «non mais ça c'est pour les gniards, tu vas voir, on va monter en moins d'une heure, nous». 56mn plus tard on admirait le somptueux panorama proposé par le sommet local.

Alors je dis on admirait, mais surtout on récupérait de la montée. Il y a une course qui se fait entre l'église de Bernex et le refuge de la Dent d'Oche (situé quelques dizaines de mètres sous le sommet. Le record actuel tourne autour de 35mn. Bin le mec, il doit pas prendre beaucoup de photos pendant sa montée, je vous le dis, parce que déjà, monter en 56 mn, ça ne laisse pas beaucoup de temps, alors en 36mn!!!

En fait pendant la montée, la seule chose que j'ai regardée, c'était où je mettais les pieds pour essayer de ne pas gaspiller d'énergie et ne pas perdre le train de celui qui marchait devant moi. Je ne sais pas combien de personnes on a doublées. Les pauvres, ils devaient se demander qui étaient ces quatre fous qui montaient en courant.

La montée, c'est ce qui inquiète la plupart des touristes. Pourtant, la montée, c'est le plus facile (surtout si on n'a pas passé la nuit avant au bal à Vacheresse). Quand ça monte (et que vous n'avez pas à suivre le train infernal imposé par Romain), il suffit de prendre votre rythme, de bien souffler et ça se passe correctement. En fait, dans un sommet, le plus difficile, c'est la descente. Dans la descente, il faut encore plus regarder où vous mettez les pieds, il faut bien amortir les chocs avec les jambes et il faut bien rester concentré. Ce n'est pas pour rien que la majorité des accidents en montagne arrivent dans la resdescente (tu confirmes, hein, Sarah?). Du coup, moi, la descente, je l'aurais volontiers pris cool, doucement, par le chemin facile. Mais Raph a décrété que c'était plus beau par les arrêtes... Et il est parti en courant. Ni une, ni deux, Ludo lui a emboîté le pas, suivi par Romain... Et je me suis dépêché de terminer ma barre céréale pour les rattraper.

C'est vrai que la descente par les arrêtes était superbe: lac Léman à gauche, vallée d'Abondance à droite, Mont Blanc droit devant... Par contre, il soufflait un fort vent et il fallait être très prudent parce qu'avec un précipice à droite et un précipice à gauche, l'erreur était interdite.

À midi, on était de retour au parking... Et je ne pouvais presque plus marcher, pour le plus grand amusement de mes copains: «29000kms autour du monde et t'es crevé par une simple petite montée à la Dent d'Oche! Touriste vas!».

Alors que je vous explique. Après tous ces kilomètres passés sur le vélo, mon corps est habitué à cette activité. Je dirais même que mes jambes, mon dos, mon cou et mes bras (oui, parce qu'ils travaillent un peu aussi mine de rien) se sont spécialisés dans le pédalage. Je peux donc rester des heures sur le vélo sans avoir la moindre douleur. Parfait pour du voyage au long cours, n'est-ce pas? Le revers de médaille, c'est que, dès que je change d'activité, j'ai des courbatures monstrueuses. Et je crois bien que le pire de tout, c'est la randonnée en descente. Mes quadriceps n'ont plus l'habitude d'amortir les chocs et, après seulement quelques mètres de dénivelé négatif, ils me font comprendre qu'ils n'aiment pas ça. Heureusement pour moi, ils ne sont pas rancuniers et, dès que je remonte sur le vélo, la douleur s'efface. C'est d'ailleurs mieux comme ça, parce que sinon je vais avoir du mal à rejoindre Chambéry demain. Mais que la Dent d'Oche se le dise, je reviendrai la voir, en hiver. Après quelques mois de course à pied, mes quadriceps auront repris du service, puis comme ça on fera la descente... à ski!

 

 

Le bal à Vacheresse (écrit le 11/09/2011)

Raph m'avait dit, «si tu arrives samedi, c'est top parce que comme ça on pourra sortir le soir». Du coup, j'ai quitté Interlaken à 7h avec pour objectif d'atteindre Vinzier le soir même. J'ai avalé le col du Pilon (avec les deux pompiers italiens, héhéhé) puis la grimpette vers Bernex à fond les ballons et je suis arrivé à Vinzier à 17h30 où j'ai retrouvé Raph. «Parfait, ce soir je t'emmène au bal à Vacheresse».

Vacheresse, c'est un tout petit village situé dans la vallée d'Abondance, à quelques kilomètres seulement de Vinzier. Le genre de bled typiquement haut savoyard où il doit y avoir plus de vaches que de personnes. Vous me direz, vu le nom, ça se comprend! Je me demandais donc à quoi allait ressembler ce petit bal.

En général, pour rentrer «en boîte», il faut avoir un pantalon et des chaussures correctes. Il s'agit d'ailleurs bien là de quelque chose qui me fait bien sourire étant donné qu'à l'intérieur, il fait sombre avec des spots dans tous les sens et, s'il y a une chose que l'on ne voit pas, ce sont bien les chaussures des gens! Mais bon, si je devais faire l'énumération des choses que je ne comprends pas dans ce bas monde, ça serait un peu long... Je m'inquiétais un peu pour savoir si on allait me laisser rentrer avec mes chaussures de trail trouées et mon pantalon de montagne tout sale. Mais Raph m'a tout de suite rassuré «T'inquiète, tu vas voir, c'est rural». Et en effet, c'était «rural».

Le bal se déroulait sous une tente qui avait été montée pour l'occasion. À l'entrée, deux golgottes contrôlaient... En fait je ne sais pas ce qu'ils contrôlaient étant donné que tout le monde pouvait rentrer, les jeunes comme les moins jeunes, ceux en short et tongs comme ceux en jeans et chaussure cirées... Dehors, il y avait tout un tas de personnes en train de discuter un verre de bière à la main. Dedans, c'était grosse musique avec une piste de danse presque vide et des gars qui couraient d'un groupe à l'autre pour serrer des mains et raconter des bêtises. Tout le monde semblait se connaître et j'avais l'impression d'être à la boom d'un gars qui fêtait ses 15ans. Remarquez, je dois avouer que j'ai bien apprécié cette ambiance bon enfant. Pas de filles gneugneus en talons aiguilles et minijupe, pas de fashion victime avec une frange à la Justin Bieber, juste des jeunes natures, des vrais. C'était vraiment chouette.

Le seul problème dans l'histoire, c'est que j'avais bien pédalé ce jour là et sur les coups de 3h30, 4h, j'ai commencé à sérieusement avoir mal aux jambes. J'ai donc été bien content de rentrer me coucher vers 4h30... Sauf que, sur le chemin du retour, Raph m'a dit «Bon, t'as vu la Pierra Menta et le bal à Vacheresse, il ne te reste plus qu'à monter à la Dent d'Oche. On fait ça demain matin!».

 

 

Un jour, un col (écrit le 10/09/2011)

J'aime la montagne. Pour aller faire de l'escalade, de la montagne ou de la randonnée, mais aussi pour aller faire du vélo. Les cols, c'est bien plus marrant que le plat. Ça monte. On sent la transpiration ruisseler le long des bras, puis sur les mains, les doigts et on entend le PLOC des gouttes qui viennent s'échouer sur les sacoches. Devant l'effort, les muscles des quadriceps se contractent et la cage thoracique s'ouvre au maximum. Au fil des virages les voitures deviennent de plus en plus petite. Puis en haut il fait froid et il y a du vent... Bref, j'adore et, depuis que j'ai quitté Telfs, je suis servi. Telfs – Vinzier, c'est 4 jours et 4 cols: Arlbergpass, Klausenpass, Sustenpass et Col du Pilon. Les trois premiers, je les ai fait en gardant de la marge. Mais le troisième, je l'ai fait à fond. D'abord, parce que c'était le dernier, mais aussi parce que je me suis un peu fait brancher par deux Italiens.

Dans le faux plat entre Gstaad et Gsteig, je me suis fait rattraper par deux Italiens avec un maillot «Vigili del Fuego». Les gars m'ont doublé en riant un peu et en me disant d'être fort parce que le plus dur arrivait. D'habitude, les coureurs, comme je les appelle, me mette dans le vent. Impossible pour moi de rivaliser avec mon tank de 60kg. Mais les deux Italiens n'étaient pas très véloces et je les ai gardés en ligne de mire pendant un petit moment.

Malheureusement, ou heureusement, j'ai débuté la montée du Pilon tout seul. Mais à la sortie du premier virage, qu'est-ce que je n'ai pas vu?!? Mes deux Italiens, scotchés! Ni une ni deux, j'ai jeté un coup d'œil à mon compteur (histoire de pouvoir gérer mon effort), puis j'ai passé les vitesses et je me suis dit «eux, je me les fais!».

Dans le deuxième virage, j'ai dépassé le second avant de me caler dans la roue du premier. Puis dès que le pourcentage s'est accentué et que mon lièvre a commencé à peiner, je l'ai dépassé à son tour. D'après mon compteur, il me restait encore 6kms à tenir. Ça peut paraître débile à certains, mais lorsque je dépasse quelqu'un dans une côte, je ne veux pas (mais alors surtout pas) qu'il me reprenne avant le sommet. Du coup, j'ai passé les six derniers kilomètres du Pilon à appuyer comme un forcené sur les pédales en zieutant dans mon rétroviseur pour m'assurer que les deux pompiers n'allaient pas rentrer... Et je l'ai fait! Je suis sorti au col en tête, avec une petite minute d'avance sur mes poursuivants. Je vous raconte pas comme j'étais fier de moi. Semer, dans un col, deux coureurs qui faisaient les malins dans la vallée alors que je suis avec mon gros vélo! Héhéhé...

Bon, par contre, je n'ai pas essayé de continuer la course dans la descente. D'abord parce qu'il fallait vraiment que je mange. Puis aussi parce que faire la course dans une descente, il n'y a rien de mieux pour se casser la figure. Or, maintenant qu'il ne me reste plus que quelques centaines de kilomètres à rouler, ce n'est pas le moment de tomber... Puis d'ailleurs ce n'est jamais le moment de tomber!

 

 

La vache du Klausenpass (écrit le 09/09/2011)

Ça en faisait quelques unes que je voyais se faire des papouilles au bord de la route et je me disais qu'il allait falloir que je m'arrête pour prendre une photo. Le problème, c'est que, pour prendre en photo deux vaches en train de se faire des papouilles, il faut s'arrêter, mettre Espéranto sur sa béquille, sortir l'appareil photos, s'avancer vers les deux meuhmeuhs... Tout en faisant bien attention à ne pas faire trop de bruit. Or, lorsque c'est plat ou que ça monte, je n'ai pas trop envie de couper mon effort. Lorsque ça descend, c'est difficile de s'arrêter. Lorsqu'il pleut, c'est pas terrible de sortir l'appareil... Bref, il y a toujours une bonne raison de ne pas prendre la photo. Enfin presque toujours, parce que, dans le replat du Klausenpass, j'ai trouvé le moment d'immortaliser «l'amour vache».

Le Klausenpass est un grand col suisse (23kms à 5,7% de moyenne, je vous en reparlerai). La particularité de ce col est qu'il présente un replat de quelques kilomètres à mi parcours. Pour les cyclistes, ce replat permet de se refaire une santé. Pour les gens du coin, il sert d'alpage. De fait, les champs sont peuplés de vaches. Et qui dit beaucoup de vaches, dit forte probabilité d'en voir deux se gratter mutuellement la gorge. Ça n'a pas manqué. Après quelques centaines de mètres, j'en ai aperçu deux. J'ai donc garé Espéranto sur le bord de la route, j'ai saisi mon appareil photos et je me suis doucement avancé vers les deux mémères. Allumage de l'appareil... Choix du mode... Cadrage... «Attention, ne bouzez plus»... CLIC! C'est dans la boîte! C'est alors qu'une des deux vaches s'est avancée vers moi. 4m... 3m... 2m... 1m... 50cm... C'est à ce moment là qu'elle a sorti la langue pour venir me lécher les bras.

Je ne sais pas si vous avez déjà vu une langue de vache en vrai, mais comme dirait Raph, «ça fait pas rire les patates à la cave». Une langue de vache, c'est une espèce de machin immense, râpeux et tout gluant... Pas le truc le plus agréable au monde. J'ai donc rapidement retiré mon bras avant que la meuhmeuh ne l'atteigne et j'ai fait un pas en arrière. Mais cela n'a pas eu l'air de gêner la grosse (oui parce que c'était un mastodonte!) qui a continué à s'avancer vers moi en tendant la langue. J'ai reculé un peu plus. Elle a continué de me suivre. Je me suis donc dirigé vers mon vélo, suivi par la vache, qui tendait la langue pour me donner une petit léchouille. Je vous raconte pas comme j'avais l'air fin!

J'étais en train de me demander comment est-ce que j'allais pouvoir me débarrasser de cette vache lorsqu'elle s'est arrêtée devant Espéranto, comme surprise par cette étrange machine. J'ai donc saisi l'occasion pour sauter sur la selle et démarrer, laissant sur place ma nouvelle copine. Pour semer une vachette, il faut envoyer là du lourd un peu. Mais pour semer une vache suisse, là, c'est plus simple, deux petits coups de pédale et le tour est joué. Heureusement d'ailleurs parce que cette rencontre avec Madame La Vache Qui Voulait Me Faire Des Léchouilles est intervenue vers 18h, à l'heure de trouver un coin pour la nuit. Du coup, je ne suis pas allé bien loin. J'ai juste pédalé quelques centaines de mètres puis je suis sorti de la route pour planter ma tente derrière un gros rocher, à quelques hectomètres de ma copine la vache.

 

 

La dernière douane (écrit le 08/09/2011)

Lorsque j'ai passé la frontière Russo – Lettone, je me suis dit que j'étais enfin en Europe et que j'en avais fini avec les douanes. Ce que j'avais oublié, c'est qu'au milieu de l'Union Europénne, un petit pays résiste au drapeau étoilé: la Suisse. Moralité, à la frontière entre l'Autriche et la Suisse, il y a un poste de douane. Alors je vous rassure tout de suite, ce n'est pas la frontière russe. Pas de barbelés, de chiens et de gars avec des mitraillettes dans tous les coins. Mais tout simplement une guérite au milieu de la route, avec un gars, l'air un peu blasé, qui fait signe à toutes les voitures (ou presque) de passer sans s'arrêter. À toutes les voitures, oui, mais pas à tous les vélos. Du coup, lorsque le douanier m'a vu arriver sur Espéranto, il m'a fait signe de me mettre sur le côté.

Comme je m'exécutais, il s'est avancé vers moi en me demandant mon passeport. Je lui ai tendu le document. «Français?». «Oui». «Europe trip?». «World trip». «World trip????? With this bike??». «Yes». Le douanier m'a alors dit de patienter quelques minutes puis il a disparu dans la guérite. Il est réapparu quelques minutes plus tard avec mon passeport à la main et un grand sourire sur la figure. Il s'est avancé vers moi en me disant «23 countries, 429 days, 28000kms... Wowww!!». Il m'a fallu un petit moment pour comprendre ce qui s'était passé.

Pendant quelques minutes, j'ai cru que l'officier s'était contenté de consulter la base de données des douanes. Mais je me suis rapidement rendu compte que «ça ne collait pas». En effet, j'utilise actuellement mon second passeport (pour ceux qui prennent l'histoire en route vous pouvez aller jeter un petit coup d'œil à la rubrique «récits/avant le départ», tout est expliqué). Du coup, si l'on se base sur ce document, mon voyage se résume à Pékin – la Suisse. Alors, c'est vrai qu'avec l'informatique, les données relatives à mon premier passeport ont pu être stockées. Mais comment ce douanier a-t-il pu connaître mon kilométrage? J'étais perdu dans ces pensées lorsque l'officier m'a dit «Google told me! Good website!!!». En fait, tellement le gars avait été épaté que je lui dise que je faisais un voyage autour du monde, qu'il s'était précipité sur internet pour trouver le site internet de la célébrité qu'il avait en face de lui. Par chance pour lui (et pour vous héhé), j'ai un site internet qui est régulièrement mis à jour.

J'ai fait le site internet pour pouvoir partager mon voyage avec mes parents, mes amis et tous ceux qui aiment les voyages. Je ne pensais pas qu'un jour ça me faciliterait le passage d'une douane!

 

 

Réadaptation (écrit le 08/09/2011)

Quitter un lieu que vous aimez n'est pas chose facile. Quitter une personne que vous aimez est vraiment difficile. Je serais bien resté encore un petit moment dans le Tirol. Malheureusement, la ligne d'arrivée de mon petit voyage ne se trouve pas à Telfs mais à Marseille. Du coup, j'ai dû quitter Sarah pour continuer mon chemin.

«Nom d'un p'tit bonhomme, qu'est-ce que c'est lourd!». Voilà ce que je me suis dit hier matin en enfourchant mon vélo pour quitter Telfs. Durant mon séjour chez Sarah, je n'avais pas beaucoup pédalé, mais, surtout, je n'avais pas pédalé chargé. Et, entre un Espéranto à 15kg et un Espéranto à 55kg, il y a un monde. Pourtant deux semaines ce n'est pas grand chose en comparaison du temps que j'ai déjà passé sur mon vélo. C'est marrant comme on oublie vite... Mais c'est aussi drôle de voir comme on se réhabitue vite. En une demi journée j'avais retrouvé tous mes automatismes de la conduite de vélo poids lourd. Idem pour l'approvisionnement en eau et en nourriture, ainsi que pour l'inspection du ciel et la recherche d'un endroit pour planter la tente.

Pendant la dernière quinzaine, j'avais un toit, je dormais dans un lit, je mangeais assis sur une chaise... C'était le luxe. Mais en reprenant la route, j'ai retrouvé ma rude vie de cyclo nomade solitaire. Oui, parce que je crois que c'est ça qui me fait le plus bizarre ce soir: c'est d'être à nouveau tout seul.

Pédaler sur un vélo de 55kg, trouver de l'eau, aller faire les courses, surveiller le ciel, trouver un coin pour planter la tente... On s'y réhabitue vite, surtout après plus de 400 jours de voyage. Mais en ce qui concerne la solitude, ce n'est pas aussi facile que ça. Heureusement pour moi, je n'en ai pas pour très longtemps à être seul. Dans quatre jours je dois retrouver mon copain Raph sur les rives du lac Léman. Puis ce sera Jean à Chambéry. À Lyon je devrais retrouver Guigui, Sam', Foss', Pierrot et tous les autres. Quelques bons petits moments en perspectives!

Mais pour l'instant, il faut que je reste concentré sur mon sujet. Même si j'ai l'impression d'être arrivé, il me reste encore quelques 1300kms à pédaler. Ensuite il sera temps de passer à une nouvelle phase de réadaptation: une réadaptation à la vie «normale»!

 

 

Renoncer (écrit le 04/09/2011)

Je n'aime pas renoncer. Lorsque je décide de quelque chose, il faut que j'y arrive. Pourtant renoncer à parfois du bon. Ceux qui me suivent depuis le début se souviennent certainement que j'ai finalement renoncé à mon idée de rallier Ushuaïa par la côte est. J'ai eu beaucoup de mal à prendre la décision de traverser le continent pour rejoindre le Chili. Mais aujourd'hui je me félicite de ce choix. Faire la Carretera Australe avec vent de dos, en compagnie de Wim puis terminer jusqu'à Ushuaïa avec Jean, quelle joie!

Avant ce changement d'itinéraire, mon dernier renoncement avait été à Yosemite, il y a un peu plus de deux ans. J'avais dans l'idée de rejoindre Carson Pass en suivant le PCT depuis le parc national de Yosemite. Mais, devant la neige et les énormes torrents, j'avais finalement décidé de faire marche arrière... Et c'est comme ça que j'ai rencontré Sarah. Sarah, c'est justement elle qui a décidé de renoncer au Wildspitze hier.

Le Wildspitze (3774m), est le second plus haut sommet autrichien. Comme la météo de ce samedi n'était pas trop mauvaise, nous avions entrepris l'ascension de ce pic. Normalement, le Wildspitze se fait en deux jours, comme le Similaun. Malheureusement, la météo de dimanche n'était pas très bonne et Sarah travaillait vendredi. Du coup, nous avions décidé de faire le sommet dans la journée. Départ très tôt de la maison en voiture puis petit coup de Gletscherexpress pour arriver aux alentours de 2800m.

Le Gletscherexpress est une sorte de funiculaire souterrain qui vous permet de passer de 1700 à 2800m en 8 minutes. Là-haut, vous pouvez bronzer, promener ou faire du ski (mais seulement en hiver). Puis vous pouvez aussi faire comme nous et prendre la direction du Wildspitze. La seule difficulté de la chose, c'est que le premier Gletscherexpress est à 8h30. Or, 8h30, en montagne, c'est déjà très tard. Surtout en été lorsque le soleil est très chaud. En fait, 8h30, c'est presque l'heure à laquelle il faut être au sommet. Mais nous avons tout de même entrepris l'ascension... Jusqu'à ce que la neige commence à devenir vraiment molle.

Nous étions quelques 400m sous le sommet lorsque nous nous sommes arrêtés pour nous concerter. On continue ou pas? J'étais plutôt partant pour tenter le coup. Le dernier couloir ne semblait pas si mauvais que ça. Mais Sarah ne voyait pas la chose du même œil. Certes, le dernier couloir était bon, mais il fallait ensuite redescendre et retraverser le glacier que nous avions déjà parcouru dans la matinée. Or, la grande étendue glacée était parsemée de grandes crevasses et, avec l'action du soleil, la neige devenait de plus en plus molle, rendant la traversée du glacier dangereuse. Lorsque l'on pédale ou que l'on reste sous la limite de la neige, je dirige. Mais lorque l'on grimpe ou que l'on promène sur un glacier, c'est Sarah qui a le plus d'expérience. Du coup, je me suis laissé convaincre de faire demi-tour.

Une fois sortis du glacier, nous avons fait une pause pour quitter nos crampons et manger un morceau. Nous étions là à contempler le sommet qui scintillait sous les rayons du soleil lorsqu'un cri a retenti sur les pentes du Wildspitze. Nous avons alors vu une cordée s'immobiliser. Une personne venait de tomber dans une crevasse. C'était une cordée de cinq personnes «ils sont assez nombreux, tout va bien», m'a dit Sarah. En effet, quelques minutes plus tard, la cordée se remettait en marche. En tant que membre d'une équipe de secours en montagne, elle sait de quoi elle parle! C'est aussi pour ça que j'ai accepté de renoncer au Wildspitze.

Renoncer n'est pas quelque chose que j'aime, mais c'est pourtant quelque chose qui est parfois nécessaire. La montagne est belle, mais la montagne est dangereuse. Renoncer, ce n'est pas abandonner. Renoncer, c'est se donner la possibilité de revenir. Renoncer, ce n'est pas un signe de faiblesse. Au contraire, renoncer, c'est faire preuve de courage et de force mentale. Puisse cette leçon du Wildspitze rester dans ma mémoire très longtemps...

 

 

Moosbeernocken (écrit le 01/09/2011)

Lorsque je suis sur la route, je mange ce que je trouve dans les magasins (il me semble que c'est quelque chose que je vous ai déjà dit). Et comme je vais aux mêmes boutiques que les gens du pays, je mange la même chose qu'eux. Sauf que, contrairement aux habitants du coin, je ne cuisine pas. Du coup, je dois dire que je connais les aliments locaux, mais pas la cuisine locale. Le seul moment où je peux combler ce petit manque de connaissance, c'est lorsque je suis accueilli dans une famille. Or, je dois dire que, dans chaque pays traversé, j'ai eu la chance de rester au moins un soir avec une famille. Mais le pays où j'aurai passé le plus de temps avec des locaux, c'est en Autriche.

Je ne suis pas difficile en termes de nourriture. Chaud, froid, sucré, salé... Je mange tout du moment que ce n'est pas épicé. Mais je dois cependant avouer que j'ai un petit faible pour le sucré. Et, là où je suis chanceux, c'est qu'il en est de même pour Sarah. Du coup, lorsque l'on rentre de notre petite journée montagnarde, la première chose que l'on fait (parfois même avant de se doucher!), c'est de préparer un bon dessert.

Un bon dessert, c'est aussi, très souvent un beau dessert. C'est important l'apparence d'un plat. Mine de rien, c'est avec les yeux que l'on commence à savourer un plat. Mais il faut cependant rester sur ses gardes parce qu'un beau plat n'est pas forcément un bon plat. Mais d'un autre côté, je dois dire qu'un dessert moche peut être très bon. C'est d'ailleurs le cas du Moosbeernocken.

Si vous ne savez pas ce qu'est le Moosbeernocken, ce n'est pas grave parce que je vais vous expliquer ce que c'est. Le Moosbeernocken est un dessert typiquement tyrolien à base de myrtilles. Comme les germanophones l'auront remarqué, «heidelbeere», qui veut dire «myrtille», ne figure pas dans Moosbeernocken. La raison est qu'en Autriche, les gens parlent des «dialectes» différents en fonction des régions. Et en Tyrolien, myrtille se dit «Moosbeere». Parenthèse clause.

Pour préparer des Moosbeernocken, c'est très simple. Il vous faut des myrtilles (ça, je pense que vous aviez deviné), de la farine, un peu de sucre et du lait (si vous êtes intéressés par les proportions, envoyez moi un message en privé, je me renseignerai pour vous). Vous mettez tout ça dans un saladier et vous mélanger jusqu'à obtenir un mélange homogène. C'est là que ça commence à être bizarre parce que, vu de loin, votre saladier ressemble plus à un pot de peinture mauve qu'à un ustensile de cuisine. Mais bon.

Une fois que le mélange est homogène, il vous suffit de beurrer une poêle avant d'y déposer une louche (ou deux, ou trois, en fonction de la taille de votre poêle) du liquide couleur peinture. Ensuite, vous attendez que le pâté mauve se tienne pour le retourner. Sauf que, durant l'opération de cuisson, la couleur mauve peinture tourne au violet très foncé. Du coup, lorsque les Moosbeernocken sont prêts ils ressemblent plus à des pierres volcaniques ou des morceaux de viande faisandés qu'à un dessert à la myrtille. Mais une fois que vous vous êtes habitués à cette apparence pour le moins peu commune, vous pouvez passer à la dernière étape. Pour cela, il vous faut saupoudrer les Moosbeernocken de sucre et de cannelle. Vous pouvez ensuite les servir accompagnés d'une boule de glace à la vanille. Croyez moi, c'est excellent.

Par contre, il est important de savoir que vous terminerez le repas avec les lèvres, la langue et les dents toutes mauves. J'en profite d'ailleurs pour donner un petit conseil à tous ceux qui aiment fureter dans les cuisines: n'essayer pas de déguster des Moosbeernocken en cachette, vous serez trahis par la couleur de votre langue!

 

 

Happiness is only real when shared (écrit le 31/08/2011)

Hier, j'ai fait journée de repos. Non pas à cause de la pluie, mais parce que Sarah travaillait toute la journée. Ma seule activité du jour a été un petit tour au supermarché du coin le matin. Pour le reste du temps, je me suis contenté d'un peu de piano, de quelques mails et de la mise à jour du site. Mais à 18h, Sarah a débarqué le téléphone collé à l'oreille en me demandant «aller voir un film au cinéma de plein air de Innsbruck, ça te dit?». Comme je baragouinais un «oui», elle a raccroché avant de me dire «allez, allez, on part dans cinq minutes». 4mn59s plus tard Marcus, un ami de Sarah, sonnait à la porte et il était temps de partir. Chaque soir d'août depuis quelques années, le cinéma de plein air de Innsbruck projette un film. Je ne sais pas comment ça se passe les soirs où il pleut, mais hier il ne pleuvait pas et c'était très bien. Surtout que le film était excellent. C'était Into the wild. J'avais déjà lu le livre et vu le film une fois, il y a trois ou quatre ans. À l'époque, j'envisageais déjà de partir faire un grand voyage à vélo. Je me souviens que j'avais regardé le long métrage avec beaucoup d'attention. Par certains côtés, je me retrouvais un peu dans le personnage de Christopher Mc Candless. Le besoin de partir loin. L'envie d'être seul. La nécessité de se mesurer à soi-même. Je trouvais cependant que le jeune diplômé américain était trop extrême dans sa démarche. Renier son identité et ne laisser aucune trace, je ne cautionnais pas. Quelques années sont passées depuis ce premier visionnage. Quelques années, mais surtout quelques kilomètres, quelques difficultés, quelques rencontres... Et je dois dire que je n'ai pas vécu la projection de hier de la même façon. Après quatorze mois passés sur les routes, je crois vraiment que je suis arrivé à la même conclusion que Mc Candless: «Happiness is only real when shared». La solitude n'était pas quelque chose qui m'inquiétait en partant. Je crois pourtant que ça a été ma plus grande difficulté. Beaucoup de gens pensent qu'être seul est un problème lorsque l'on doit se défendre (je n'ai jamais eu à me défendre, soit dit en passant), solutionner un pépin technique, lutter contre les éléments... C'est vrai qu'il est parfois plus facile d'être plusieurs pour faire face à ces situations. Mais on peut aussi y arriver seul. Là où la solitude se fait vraiment ressentir, c'est lorsque l'on veut partager quelque chose. Peut-on avoir mal seul? Tout le monde répond «oui». Peut-on être heureux seul? Beaucoup vont répondre «oui». Je faisais partie de ceux-là avant mon voyage. Mais aujourd'hui j'ai changé mon fusil d'épaule et je vous affirme que, non, on ne peut pas être heureux seul. Le bonheur est quelque chose qui se partage. Sans partage il n'y a pas de bonheur. Lorsque l'on me demande quelle est la partie de mon voyage que j'ai préféré, je réponds que c'est le tronçon entre San Carlos de Bariloche et Ushuaïa. C'est vrai que les paysages étaient fabuleux et que j'ai eu une excellente météo. Mais, c'est aussi (et surtout) la seule partie de mon voyage durant laquelle je n'ai pas pédalé seul. Pendant un mois, j'ai roulé successivement avec Wim, Oliver puis Jean. En dehors de cette période, je dois avouer que j'ai passé de très bons moments à Agadir, Casablanca, Dakar, Rio, Punta Arenas, Lima, Los Angeles, Santa Cruz, Vancouver, Pékin, Moscou (et j'en oublie). Le point commun de tous ces lieux, c'est que je n'y étais pas seul. Dans quelques jours, je vais reprendre ma route et Telfs va venir s'ajouter à cette liste. Sauf que Telfs gardera toujours un statut un peu spécial. Inutile que je vous fasse un dessin. En attendant de reprendre ma longue errance solitaire, je savoure le bonheur que me procurent ces quelques jours de repos avec Sarah. Mc Candless l'avait écrit: Happiness is only real when shared.

 

 

Via ferrata (écrit le 30/08/2011)

Je n'avais jusqu'à présent jamais fait de via ferrata. Mais après ces trois jours, je dois dire que je suis presque un expert de la chose. Vous me direz, il n'y a pas de quoi être fier de ça. La seule difficulté de la via ferrata, c'est le vide. Si vous n'avez pas le vertige, alors il n'y a rien de difficile dans la via ferrata. Il suffit d'être prudent et de regarder où vous mettez les pieds et tout se passe bien. Vous n'avez besoin ni de technique, ni de force. Le truc vraiment embêtant de la via ferrata, c'est le mousquetonnage sur la ligne de vie.

Ce que l'on appelle la ligne de vie, c'est le câble fixe qui jalonne le parcours. Le mousquetonnage, c'est le fait de «clipser» son mousqueton sur le câble. Si je vous dis que c'est embêtant, c'est parce qu'il faut enlever/remettre le mousqueton à chaque ancrage de la ligne de vie. Or, dans certaines portions très abruptes, il y a un ancrage tous les 1m. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que cela représente. Tous les 1m, vous devez vous arrêter et vous mettre dans une position sûre pour faire passer le mousqueton d'un côté à l'autre du scellement. Très sincèrement, après avoir répété l'opération une dizaine de fois, vous commencez vraiment, mais alors vraiment, à en avoir ras le pompon. Mais vous continuez quand même parce qu'il s'agit là de sécurité et qu'on ne rigole pas avec la sécurité. Ceci dit, il y en a quand même qui s'amusent un peu avec ça. L'un d'entre eux est René.

René, sa spécialité, c'est le piano. Il y a deux jours, il donnait un récital dans la salle du restaurant situé en haut du funiculaire. C'est là que nous l'avons retrouvé alors que nous nous rendions à la Kemacherklettersteig. Avec Sarah, nous étions équipés pour la via ferrata: chaussures, baudriers, vestes... René, il était en tenue de pianiste. Certes, il n'avait pas une queue de pie, tout juste un jean et des chaussures de ville. Mais pour de la via ferrata, ce n'est pas ce que l'on fait de mieux. Il a pourtant décidé de nous suivre. Sauf que, comme il ne voulait pas abîmer ses chaussures, il nous a suivi pieds nus!

J'aurais aimé faire une vidéo de la tête des gens que nous avons croisés sur le petit sentier qui mène à la via ferrata. Encore meilleure était celle des personnes qui nous ont vu débarquer au premier sommet!

La Kemacherklettersteig, ce n'est pas la via ferrata la plus difficile, mais elle est longue. Or, René avait quelque chose à faire après. Il a donc rebroussé chemin après le premier sommet, sous le regard médusé des touristes. Remarquez, je vous raconte ça comme si de rien était, mais je dois avouer que j'étais moi aussi vraiment très surpris... Et admiratif. Monter la via ferrata sans baudrier, ce n'est pas quelque chose d'impossible (maman, ne n'inquiète pas, je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas et je suis toujours très prudent), mais marcher pieds nus sur le sentier d'approche, ça alors!!

Je suppose que beaucoup parmi vous sont allés à la plage cet été. En toute honnêteté, lorsque vous êtes sur une plage de galet ou que vous vous baignez dans les Calanques, pouvez-vous marcher normalement sans chaussures? Je pense que pour la majorité d'entre vous, ce n'est pas possible. Mais pour René, no problem. Chaussures ou pas, il court!

Le Tirol, vraiment, est une très belle région. Encore plus peut-être si vous aimez les sports de montagne. Si jamais vous venez passer vos prochaines vacances dans le secteur, je vous conseille la Kemacherklettersteig pour la vue sur Innsbruck. Juste, si vous croisez un gars qui court pieds nus de rocher en rocher, ne prenez pas peur. Ce n'est pas un fou, c'est un pianiste hors norme qui s'amuse un peu après son récital. C'est René.

 

 

Antoine et Marijke (écrit le 28/08/2011)

Durant tout mon voyage, j'ai plus ou moins évité les grandes villes. La raison première est qu'une grande ville n'est pas le terrain de jeu idéal pour les cyclotouristes. Il y a beaucoup de trafic, des feux dans tous les sens, des sens interdits, peu de panneaux de direction... Bref, il me semble qu'il est bien souvent plus rentable de faire un petit détour plutôt que de traverser une grande ville.

Mais parfois le détour est trop grand, ou on est obligé de traverser la ville. Il faut alors faire avec. Certains diront que c'est l'occasion d'une visite touristique. Ma foi, c'est vrai que, tant qu'à passer à côté de Varsovie, Bratislava, Kaunas ou Vienne, autant y rester quelques jours. Sauf que visiter une ville seul, ce n'est vraiment pas fun du tout.

Lorsque je pédale, je suis seul sur mon vélo, mais ça ne me dérange pas. Je papillonne, je contemple le paysage, je maudis le vent de face et je peste contre les automobilistes qui me doublent comme des sapajous. Je n'ai pas le temps de voir que je suis seul. En revanche, lorsque je visite une grande ville, je ressens vraiment la solitude. Pédaler seul, ça va. Marcher seul en ville, ça ne me va pas. Mais à Innsbruck, je n'étais pas seul. Nous n'étions même pas deux, nous étions quatre!

L'heure est à la mobilité. Fini le temps où on travaillait toute sa vie dans sa ville de naissance et pour la même enseigne. Aujourd'hui, il faut être disponible et faire preuve d'adaptabilité. C'est ce que l'on apprend à l'école avec les programmes. C'est ce que j'ai perfectionné avec ce voyage. C'est aussi ce que me montrent mes copains qui ont déjà commencé à travailler et notamment Antoine.

Antoine, c'est un copain de l'INSA qui vient d'être muté à Berlin. Du coup, il a quitté sa Haute-Savoie natale pour mettre le cap sur la capitale allemande via l'Iatlie et l'Autriche où il est passé me voir. C'est le premier copain de l'INSA que je retrouve et je dois vous dire que ça m'a fait vraiment plaisir.

Ce que je ne vous ai pas encore dit, c'est qu'il n'était pas seul à faire le voyage vers Berlin vu qu'il était accompagné de Marijke, sa copine. Du coup, c'est à quatre que nous sommes partis découvrir Innsbruck. Une Hollandaise (Marijke), une Autrichienne (Sarah) et deux Français (Antoine et moi, non, je précise pour ceux qui seraient long à la compréhension). Une bien chouette équipe!

Innsbruck n'est pas très grande, mais elle est magnifique. Le centre-ville est très touristique. Mais il n'est pas très grand et les touristes ne le quittent pas. Du coup, dès que vous vous éloignez un peu du Gelb Dacht, il n'y a plus personne et vous pouvez trouver un banc au soleil pour savourer une bonne glace.

J'aime les glaces. Mais j'aime aussi les points hauts. À Marseille il y a Notre Dame de la Garde, c'est Fourvière à Lyon, pour Rio il y a le Corcovado, du côté de Montréal on peut monter au Mont Rainier... Innsbruck se situe dans la vallée très large et très plate vallée de l'Inn. Aucun point pour admirer la ville. Sauf que Innsbruck, qui se situe à environ 500m d'altitude, est entourée de montagnes culminant à plus de 2200m. Du coup, un petit coup de funiculaire et vous accédez à une vue magnifique sur la ville, la vallée et les montagnes alentours.

Sauf que, au-dessus de Nordkettenbahn (c'est le nom de l'arrivée du funiculaire), il y a encore des montagnes. On peut encore monter. Et si on peut encore monter, alors c'est plus fort que Sarah, il faut monter. Remarquez, je ne vais pas me plaindre de ça, c'est quelque chose qui me plaît aussi.

Du coup, après avoir laissé Antoine et Marijke, nous avons enfilé nos baudriers et nous avons pris la direction de la Kemacherklettersteig, la via ferrata qui domine la ville de Innsbruck. Mais pour ça, je vous laisse passer au post suivant.

 

 

Un mois (écrit le 25/08/2011)

Après un mois de route, j'étais au sommet du Toubkal. Je m'en souviens comme si c'était hier. J'avais l'impression que ça faisait longtemps que j'étais parti, mais, surtout, je me disais qu'il me restait encore beaucoup de temps. Aujourd'hui nous sommes le 25 août. Cela fait un peu plus de treize mois que j'ai quitté Marseille et, pour la première fois, je commence à compter les jours qui me restent.

En partant, je n'avais pas prévu de date précise de retour. Je savais juste que ce serait vers août/septembre. Mais, le retour approchant, j'ai décidé de fixer une date afin de pouvoir prévenir de mon passage les copains parsemés un peu partout en Europe. J'étais à Moscou lorsque j'ai fait mon planning et que j'ai opté pour le 25 septembre comme date d'arrivée. À l'époque, le 25 septembre, c'était loin. Mais aujourd'hui, comme nous sommes le 25 août, ça veut dire qu'il me reste très exactement 31 jours pour savourer ce voyage.

Je dois avouer que ça fait déjà quelques semaines que je passe du bon temps. Des routes en bon état, une météo clémente, pas de moustiques, des paysages variés, des gens accueillants... L'Europe a vraiment du bon. En plus de ça, plus je me rapproche de la France, mieux je connais les routes et plus je connais de gens le long de la route.

Pourtant je dois dire que je commence de plus en plus à penser à mon retour. Depuis quelques mois, je vivais au jour le jour. Mes seules préoccupations étaient la couleur du ciel, l'état des routes, la distance entre deux supermarchés... Avec la France qui se rapproche, de nouvelles pensées viennent s'immiscer dans mon esprit: quoi, où, comment, avec qui... Hard hard work...

J'imagine qu'il est normal que toutes ces questions me trottent dans la tête, mais j'aimerais tellement qu'elles me laissent tranquille quelques semaines. Apprécier les derniers moments de ce voyage est quelque chose d'important. C'est pourquoi, j'aimerais bien, mes très chères petites pensées, que vous vous fassiez toutes petites encore quelques temps.

Les plus accros auront remarqué que j'ai quelque peu changé mon itinéraire de retour. Plutôt que de passer par l'Italie et la Côte d'Azur, j'ai choisi de traverser la Suisse et de descendre la vallée du Rhône. Plusieurs raisons sont à l'origine de ce choix. L'une d'entre elles est que ce parcours me permet de passer à l'INSA et me donne la possibilité de voir plusieurs copains. Autant d'occasions de prendre contact avec le monde du travail et d'amener des éléments de réponses à toutes mes questions. On verra où j'en suis de tout ça dans un mois...

 

 

Kaiserschmarren (écrit le 24/08/2011)

Notre objectif était le Similaun. Un petit sommet à 3606m situé sur la frontière italo – autrichienne. Premier jour, vélo jusqu'au refuge Martin Busch (avec sacs sur le dos). Second jour, ascension puis redescente au refuge pour récupérer les vélos et rentrer à Telfs. Afin d'être le plus léger possible (puis aussi parce que c'est marrant), nous avions décidé de dormir à Martin Busch.

Le soir, nous avons mangé au refuge. La carte d'un refuge, ce n'est pas la carte de Bocuse. Remarquez, je ne suis jamais allé chez Bocuse, mais j'ose imaginer que ce doit être différent de ce que l'on vous propose à 2600m d'altitude.

Dans un restaurant gastronomique, on vient pour se délecter. Dans un refuge, on vient pour manger. Mais vraiment manger. Entre l'altitude, le soleil, l'air vif et l'activité physique, le corps a besoin de calories et les plats proposés au refuge sont pensés de la sorte. Mais si vous ajoutez à ça le fait que la cuisine allemande/autrichienne n'est pas des plus légères, ça vous donne... Un kaiserschmarren.

Je n'avais jamais entendu parler de ce plat, mais ce que je peux vous dire, c'est qu'il est tout à fait adapté aux montagnards.

Le kaiserschmarren, c'est une sorte de crêpe très très épaisse coupée en morceau, saupoudrée de sucre et servie avec de la confiture. Lorsque j'ai vu le plat arriver sur la table, je me suis dit qu'il allait falloir en commander un ou deux de plus pour tenir le coup jusqu'au lendemain matin. Mais après seulement quelques bouchées, j'ai compris que finir une seule assiette allait être un challenge en soi, même si l'on s'y mettait à deux.

Le premier morceau a été très bon. J'aime le sucré et j'avais très faim. Le second morceau est, lui aussi plutôt bien passé... En fait, je dirais que c'est aller jusque vers la dixième cuillerée. Mais à partir de là, c'est devenu franchement difficile. Par moment, j'avais l'impression que les morceaux de kaisermachin se reproduisaient aussi vite que ce que nous pouvions les avaler. Nous avions beau manger, la quantité présente dans l'assiette restait la même. Incroyable.

En Chine, si vous avez encore faim en fin de repas, on vous apporte, au choix des nouilles ou du riz. Je profite d'ailleurs de l'occasion pour signaler à tous ceux qui seraient sur le point de prendre le chemin de la Chine qu'il est très impoli de manger beaucoup de riz ou de nouilles en fin de repas, cela signifiant que vous avez encore de la place dans votre estomac et donc que votre hôte ne vous pas bien reçu. En Autriche, après le plat principal, on ne vous apporte pas de nouilles ou de riz, mais du kaiserschmarren (si vous en avez commandé) et je peux vous garantir que, pour le coup, vous sortez de table rassasié et sans devoir manger beaucoup de kaiser!

Le bon point de ce plat typiquement autrichien, c'est que, le lendemain, au réveil, nous n'avions pas faim. On a cependant avalé notre petit déjeuner puis nous avons pris la direction du Similaun, sommet que nous avons atteint après 5h d'ascension. De là, nous sommes redescendus vers le refuge pour récupérer nos vélos.

En arrivant devant Martin Busch, on s'est regardé avec Sarah en se demandant «kaiserschmarren ou pas kaiserschmarren?». On était bien tentés de commander à nouveau une petite assiette avant d'entamer la descente. Malheureusement, le temps a commencé à se couvrir et nous avons préféré rejoindre directement la vallée. Là, nous nous sommes assis à la terrasse d'un café pour déguster... un kaiserschmarren! Malheureusement, la carte ne proposait pas ce plat. Nous nous sommes donc contentés d'une glace et c'était super chouette.

 

 

Au Spar (écrit le 21/08/2011)

Je me souviens encore de ma première visite dans un supermarché russe. C'était juste après le passage de la frontière. À peine ai-je eu franchi la porte d'entrée que toutes les employées se sont mise à pouffer de rire. J'ai ensuite fait mes courses escorté par un agent de sécurité. Tout cela sous le regard effaré des quelques clients. Je crois qu'ils n'avaient jamais vu un gars en cuissard et je vous avouerais que je n'appréciais pas beaucoup cette ambiance.

En Autriche il en est tout autrement. Lorsque je gare Espéranto devant le Spar (c'est le magasin national ici), quelques personnes jettent un œil à ce qui est écrit sur mes sacoches, mais aucune d'entre elles ne me regardent bizarrement. Ensuite, dans les rayons, les gens continuent à faire leurs courses sans prêter attention à moi. À la caisse on me dit «servus» avec un sourire et aucun vigile ne me surveille du coin de l'œil. Pourtant j'ai toujours la même tête et je suis dans un pays bien plus aisé que la Russie.

Les Autrichiens sont germaniques: accueillants, propres, ordonnés, respectueux des lois... Et sportifs. Ils habitent un magnifique pays parsemés de montagnes et de lacs et sont habitués à pratiquer l'escalade, la randonnée ou le vélo. Du coup, il n'est pas étonnant de croiser des «sportifs» au supermarché.

Pas plus tard que tout à l'heure, alors que je faisais mes courses en cuissard, j'ai croisé, dans les rayons du Spar, un couple dans le même accoutrement que moi, un gars pieds nus avec le t-shirt trempé de transpiration et deux filles avec des grosses chaussures aux pieds. Des gens comme moi, quoi! La seule chose qui nous différencie, c'est que mes habits et mes chaussures ont déjà bien vécus et si mes cuissards n'ont plus de trous, mes chaussures, quant à elles, ont plus l'air de sandales que de chaussures de vélo. Il faut dire qu'elles en ont vu du pays!

«Depuis la France à vélo?!? C'est loin! Vous êtes passés par la Suisse ou par l'Italie?». C'est la question habituelle des Autrichiens qui viennent me parler. Évidemment, je suis un peu embêté de leur dire que je ne suis passé, ni par la Suisse, ni par l'Italie, mais par l'Afrique (un jour il faudrait que je fasse une vidéo de leur tête, ça vaut le coup). S'en suit alors une longue conversation (plus courte si je dois m'exprimer en Allemand, mes souvenirs étant très réduits) pour expliquer par où, comment, depuis combien de temps, pourquoi etc... Puis, on passe en revue le matériel: combien de roues, combien de pneus, combien de chambres... Et on termine bien souvent par ce que je mange, question à laquelle je réponds «rien de spécial, mais tout ce qu'on peut trouver au Spar!».

 

 

Sisters sisters (écrit le 20/08/2011)

Si, lorsque j'avais dix ans, on m'avait dit qu'un jour je serais content de retrouver mes sœurs, je ne l'aurais pas cru. Et pourtant quelle joie ce fut de les retrouver toutes les deux à Hof bei Salzburg! Surtout que, si je m'attendais à retrouver Noémie (et Sébastien, vous irez voir les photos pour plus d'informations), je ne m'attendais pas à voir Mathilde!

Je vous prierais de bien vouloir m'excuser, mais je ne vais pas vous raconter tout ce que l'on s'est dit durant ces deux jours passés ensemble. En revanche, je peux vous faire un petit résumé de ce que l'on a fait. Ça vous va? Alors c'est parti!

Mes sœurs et leur copain sont des Marseillais, des vrais. J'entends par là qu'en cette période estivale, ils ont un fort attrait pour la mer. Manque de chance pour eux, l'Autriche ne dispose pas de côtes. Mais elle a, en revanche, de très nombreux et très beaux lacs. C'est pour cela que, dès le premier matin, nous avons pris la direction de Fuschlsee. Fuschlsee est un petit lac situé à une quinzaine de kilomètres de Salzburg. Pour vous baignez, vous avez la solution «Badplatze», où il faut payer 4€ par personne, ou la solution «Privat», qui ne coûte rien, mais qui demande de posséder un bout de terrain sur la rive. Bien que nous ne possédions pas de pied-à-terre à Fuschlsee, nous avons opté pour la seconde solution en raison du budget et de la tranquillité. On a donc pris la direction du bord du lac où nous sommes tombés sur une barrière... ouvert! Ni vus, ni connus (l'inverse aurait eu le même effet) nous sommes rentrés et nous sommes arrivés sur une petite plagette ma foi bien sympathique où on a passé toute la journée. On a nagé, on a parlé, on a ri, on a mangé, on a fait des ricochets... C'était génial.

Le lendemain, on serait volontiers retourné à Fuschl, mais on s'est dit que, tant qu'à être à côté de Salzburg, autant aller y faire un tour. Je vous ai raconté Wadowice et Jean-Paul II. Et bien Salzburg, c'est pareil, mais avec Mozart. Ce qu''il y a de mieux à Salzburg, c'est qu'on peut acheter des chocolats avec la tête de Mozart dessus. Sinon, c'est une ville touristique comme une autre, où on entend plus parler Français, Anglais ou Italien qu' Allemand. Mais qu'à cela ne tienne, on y a passé la journée, entre Mozart Platze, Mozart Haus, Mozart ci et Mozart ça... Puis, une fois qu'on en a eu marre, on est remonté dans la voiture (j'en profite, au passage, pour remercier Séb), on est passé au camping chercher les maillots de bain et nous sommes retournés à notre plagette privée de Fuschlsee pour un petit pique-nique du soir qui restera dans les annales. Comme dirait Séb «on était calés»!

Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin et, le lendemain matin, on a dû se séparer. Noémie, Sébastien et Mathilde ont pris le chemin de la France, moi, j'ai pris la direction de Telfs. Rendez-vous donc avec Mathilde dans un gros mois. Pour Noémie et Sébastien, il faudra que j'attende un peu (ils partent 6 mois en Amérique du Sud, à croire que le voyage est un virus qui se transmet). Puis, sinon, en termes de retrouvailles, dans deux jours, je retrouve Sarah pour un programme alpin très chargé. Ça s'annonce bien!

 

 

Traunsee (écrit le 17/08/2011)

 Linz est une ville autrichienne. Centre ville ancien avec rues pavées, balcons décorés de géraniums, propreté irréprochable, automobilistes respectueux, pistes cyclables... Si on ajoute au tableau le Danube, c'est pas mal du tout. Mais en comparaison de Traunsee, Linz, c'est pas grand chose.

Traunsee, c'est un lac situé à environ 75kms de Linz. Ma route ne passait pas par Traunsee, mais Sarah, une chouette copine autrichienne qui m'a rejoint à Linz pour quelques jours, m'a convaincu qu'il fallait qu'on aille y faire un tour, quitte à rester un jour de plus à Linz. Comme je sais que Sarah est une experte en «bons coins», j'ai accepté d'aller à Traunsee... Et je ne regrette pas ma journée.

Traunsee est un petit coin de paradis. Une eau claire et fraîche, des berges fleuries, quelques canards... Un lieu calme, reposant et splendide qui se laisse contempler à loisir. Je peux rester des heures à admirer un lac, mais seulement si, avant, j'ai eu ma dose d'activité physique... Et il en est de même pour Sarah! Du coup, après quelques minutes d'extase, on a pris la direction de Sonnstein, un des sommets qui surplombent le lac.

Sonnstein est une autoroute. D'abord parce que c'est facile, ensuite parce que ce n'est pas trop long, mais aussi parce que ce n'est pas loin de Linz et que la vue depuis le sommet est grandiose. L'avantage de ce trafic pédestre, c'est que le sentier est très bien entretenu et qu'il est impossible de se perdre. L'inconvénient, c'est qu'il est impossible de trouver un coin tranquille pour admirer la vue... Qu'à cela ne tienne, dans une petite semaine je rejoins Sarah dans le Tirol et, là, on trouvera des coins moins touristiques.

Ce que je ne vous ai pas dit, c'est qu'il y a quelques coins de pelouse sur les rives du lac. Or, qui dit pelouse et soleil dit... Volleyball! Alors après être redescendus de Sonnstein, nous avons enchaîné sur une petite partie de volley, puis sur de la baignade, ce qui nous a portés aux alentours de 17h, heure à laquelle nous avons finalement décidé de... Contempler le lac.

À cette époque, le soleil se couche vers 21h en Autriche. Mais, parce qu'il est entouré de sommet, les derniers rayons de soleil viennent chatouiller la surface de l'eau aux alentours de 18h. En quelques minutes, on passe d'une très forte chaleur à une ambiance beaucoup plus fraîche. Les couleurs aussi changent, de même que l'activité autour du lac. Les «plagistes» en maillot quittent les lieux, laissant place aux promeneurs en veston. Même les canards, qui batifolaient dans l'eau, s'envolent pour aller se poser à des endroits encore au soleil.

Durant mon voyage, j'ai eu quelques moments de contemplations comme celui-ci. Mais ce que le passage à l'ombre de Traunsee a de différent et de singulier, c'est qu'il a été un moment partagé avec quelqu'un. En même temps que la vue, il y avait la parole «oh, dis, tu as vu le canard là-bas?» «hé, regarde le bateau qui rentre au loin!» «whaou! La falaise devient toute rouge!»...

Avant mon départ, beaucoup de personnes m'avaient demandé si cela ne me faisait pas peur de partir seul. Je répondais par la négative. Après tout ce temps passé tout seul, je dirais que le problème n'est pas de «partir seul», mais «d'être seul», de ne pas pouvoir échanger sur ce que l'on voit et ce que l'on ressent.

Traunsee est un endroit magnifique et le moment où le soleil quitte la surface du lac est un instant magique... Surtout lorsque vous pouvez le partager avec quelqu'un...

 

 

La descente de Pierbach (écrit le 14/08/2011)

Je ne sais pas pourquoi, mais, en arrivant en haut de la côte, je me suis dit que, là, ça allait descendre comme il faut. Et c'est descendu comme il faut. Ça faisait longtemps que je n'avais pas eu une descente comme celle-ci. Ce n'était pas la plus grande, ni la plus pentue, ni la plus technique... Mais, depuis Pékin, c'était la mieux goudronnée.

Sur les pistes sud américaines, les descentes, ce n'était pas ce que je préférais. Ça secouait énormément et il fallait rouler doucement pour ne pas tomber et ne pas casser tout le matériel. En Russie, c'était la même chose, avec le danger des camions en plus. Mais là, sur cette petite route autrichienne, pas de trous, pas de bosses, pas de camions... Du pur bonheur. Virage à droite, puis à gauche, puis encore à gauche, puis de nouveau à droite... Génial.

Ce qui est encore plus génial dans l'histoire, c'est qu'en haut de la côte, j'étais dans le brouillard et sous la pluie, alors qu'en bas, j'ai retrouvé le soleil. J'étais tellement content en terminant ces cinq kilomètres de dénivelé négatif que j'avais presque envie de remonter pour me refaire une petite descente. Sauf que, pour ça, il fallait que je retourne dans le brouillard et, ça, je n'en avais pas trop envie. Puis des descentes de cols, il y en a quelques unes qui m'attendent en Suisse...

 

 

Eurovélo 6 (écrit le 12/08/2011)

J'ai rejoint le Danube à Krems. Le Danube est célèbre pour ses pistes cyclables. Or, comme Espéranto montre des signes de fatigue de plus en plus inquiétants de jour en jour, je me suis dit que suivre l'Eurovélo 6 jusqu'à Linz ne serait pas une mauvaise idée. Un parcours relativement plat avec des infrastructures dédiées aux cycles. Un pur bonheur. Entre Krems et Linz, il y a à peu près d'Eurovélo 6. Je n'en ai fait que 10. la seule vraie piste cyclable que je connaisse, c'est celle qui relie Trento à Bolzano en Italie. Une bande d'asphalte de 4m de large totalement fermée à la circulation sur 70kms. Génial. Je m'imaginais l'Eurovélo 6 comme ça, mais il n'en ai rien. Circuler sur l'Eurovélo 6, ça veut dire que vous pédalez tantôt sur une bande cyclable, tantôt sur une petite route de campagne, tantôt sur un trottoir. Les trottoirs, se sont les pires endroits où faire du vélo. D'abord parce qu'il y a des piétons, ensuite parce que c'est étroit. Et puis parce que vous n'avez jamais la priorité. À chaque fois que vous croisez une rue, vous devez vous arrêtez pour laisser passer les voitures et, très honnêtement, mettre pied à terre tous les 25m, ça va bien si vous allez chercher votre pain au coin de la rue, mais c'est tout. Puis, en plus de ça, il faut bien voir que, à chaque fois que vous traversez une rue, il faut descendre du trottoir, passer le caniveau en pavé et remonter sur le trottoir d'en face. Et même s'il y a des sifflets, ça secoue quand même beaucoup et Espéranto n'aime pas beaucoup ça. Ça, c'est pour l'Eurovélo 6 en elle-même. Passons maintenant à ceux qui l'utilisent. Comme je vous l'ai dit, le Danube est célèbre pour ses pistes cyclables. Du coup, il y a plein de gens qui viennent «faire le Danube» à vélo et la piste est surchargée, non pas par des cyclistes, mais par des touristes. Je ne sais plus qui a dit que «le tourisme consiste à emmener des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux», mais les berges du Danube, c'est tout à fait ça. Des dizaines et des dizaines de personnes à vélo. Ils vont d'hôtel en hôtel, rasés de frais et parfumés, avec des habits propres et repassés, sur des vélos tout neufs. Des rigolos, des clowns, des touristes, des stroumpfs... Appelez ça comme vous voulez, mais certainement pas des cyclistes et encore moins des voyageurs. D'ailleurs, je ne crois pas que «faire l'Eurovélo 6», ce soit faire un voyage, mais plutôt faire une visite. L'Eurovélo 6, c'est en fait un grand parc d'attraction. Les villages qui sont traversés ne sont que magasins de souvenirs, hôtels, gasthaus et restaurants. Tout est fait pour les touristes à vélo. À tel point que ce ne sont plus des villages, mais de simples décors dans lesquels se joue la triste comédie du tourisme. Comme je vous l'ai dit, je n'ai pas tenu plus de 10kms dans une telle ambiance. Ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout ce que je recherche. À Weissenkirchen j'ai décidé de repiquer vers l'intérieur des terres. En me voyant m'engager sur la petite route, la dame d'un magasin de souvenirs m'a interpellé pour me dire que je m'égarais. Je lui ai répondu que je savais où j'allais. Elle m'a rétorqué que ça montait très fort pas là et qu'il valait mieux rester sur la «Radweg». Je l'ai remerciée pour ses conseils et j'ai continué ma route. C'est vrai que ça montait très très fort pour quitter la vallée du Danube. Et ce, sur presque 10kms. Je n'ai d'ailleurs pas croisé un seul cycliste sur la petite route 273. Mais quelle vue sur le Danube et quel calme! Ce soir, j'ai planté ma tente en lisière d'un vignoble, qui domine le grand fleuve bleu. La petite route sur laquelle je me trouve est très peu fréquentée et je suis assez loin de la vallée pour ne pas entendre le bruit du trafic. Depuis mon perchoir, j'observe les couleurs qui changent alors que le soleil décline. Dans quelques minutes, il va disparaître. Il sera alors l'heure pour le show son et lumière de la nuit: les insectes se mettre à chanter et les lumières vont petits à petits s'illuminer. Puis les étoiles vont faire leur apparition dans le ciel. Comme chaque soir depuis que je suis en Europe (et qu'il n'y a plus ces fichus moustiques!), je vais rester un moment à rêver en regardant la voûte étoilée avant d'aller me coucher... Je me sens tellement mieux ici plutôt qu'au milieu du tumulte de l'Eurovélo 6!

 

 

www.kubicasport.eu (écrit le 09/08/2011)

«www.kubicasport.eu, ski/roller/bike service», c'est ce qu'il y avait d'écrit sur son tee-shirt. J'étais à deux doigts de me pincer pour vérifier que je n'étais pas en train de rêver. Je n'en ai juste pas eu le temps, le gars était déjà reparti.

Alors voilà, ce matin, comme décidé la veille, je me suis levé de bonne heure et j'ai rapidement rangé toutes mes affaires. Puis, avant de quitter le motel, j'ai inspecté à nouveau la transmission, ce qui m'a permis de confirmer que le problème venait du dérailleur. Le plus dur restait à faire: trouver un cycle à Zlin.

Je suis arrivé dans la ville à 8h. Aussitôt le panneau d'entrée passé, je me suis mis à l'affût de toute information relative aux deux roues. Mais je n'avais pas fait 100m, que j'ai vu arrivé un gars à VTT en face de moi. Dans les villes slovaques, des vélos, il y en a, mais celui-là, il n'était pas comme les autres, dans ce sens qu'il était beau (je parle du vélo, évidemment!). Or, un beau vélo, ça ne s'achète pas dans une grande surface... Mais chez un cycle! J'ai donc fait signe au jeune de s'arrêter. J'ai entendu les vitesses passées, cliclicliclic... Un gars qui savait faire du vélo... J'étais sûr qu'il allait pouvoir me donner l'adresse d'un cycle.

Je traverse pour rejoindre le VTTiste. Petit coup d'œil à la machine: cadre carbone, roues Cross Max, équipé tout Shimano XTR... Y'en avait pour des sous! Je demande au gars s'il parle Anglais. Manque de chance, il me répond négativement. Tant pis. «Vélocipète, problem», puis pointant le dérailleur arrière du doigt «CRAC». Le gars me lâche alors un «Ahhhh» compréhensif (c'est fou le message que l'on peut faire passer avec deux mots et un onomatopée, vous ne trouvez pas?!). Puis il me montre son tee-shirt: «www.kubicasport.eu, ski/roller/bike service». J'avais en face de moi le mécano d'un cycle! Incroyable! J'avais encore la bouche à demi ouverte de stupéfaction lorsque le mécano m'a fait signe de le suivre.

En fait, nous étions juste à côté du magasin. Et si le gars n'a pas été très loquace avec moi, c'est juste qu'il était en retard au travail. À peine étions nous arrivés que le bonhomme a disparu dans la boutique avant de ressortir avec un oriflamme qu'il a mis en place sur le trottoir. Puis il est rerentré avant de revenir avec une grande tente qu'il a monté en quelques minutes. Il est ensuite entré à nouveau dans le magasin avant de réapparaître avec deux vélos qu'il a mis en exposition sous la tente. Puis sont sortis cinq ou six autres vélo, un panneau, une remorque, un autre oriflamme...

Une fois que tout a été mis en place, le jeune est venu vers moi pour me demander ce qu'il n'allait pas. Je lui ai expliqué les à coups dans les côtes. Il a testé le pédalier puis m'a dit que ça ne venait pas de là et il a emmené Espéranto dans l'atelier. Je l'ai vu passer les vitesses et les plateaux, toucher la chaîne, tester les pédales, tripoter le dérailleur... Puis il est revenu me voir avec un air un peu embêté en me disant que le dérailleur était mort et qu'il fallait le changer. Je m'en doutais un peu. Je lui ai donc répondu de faire ce qu'il y avait à faire et il m'a installé un nouveau dérailleur.

Avec ce nouveau composant, plus de problème dans les montées, je peux me mettre en danseuse sans soucis. Par contre, ce qui n'est pas terrible, c'est que le dérailleur avec lequel j'avais «travaillé» jusqu'à présent était un dérailleur inversé. Or, le nouveau est un dérailleur classique. En d'autres termes, ça veut dire que la manette qui, avant, me servait à descendre sur la cassette, me sert maintenant à monter et inversement... Il va me falloir un petit moment pour m'adapter à ce changement et je pense que je vais m'emmêler les pinceaux plus d'une fois.

 


Y'a des jours comme ça... (écrit le 08/08/2011)

La Pologne, c'était génial. Tout plat, peu de vent, des voitures qui doublent bien, du gros soleil... J'ai passé une chouette. Je ne devrais pas rester bien longtemps en Slovaquie et heureusement parce que, si c'est tous les jours comme aujourd'hui, ça ne va pas me faire rire bien longtemps. D'ailleurs ça a déjà arrêté de me faire rire. Primo, il a plu toute la journée. Secundo, je me suis fait arrêter par les flics. Tertio, Espéranto ne va pas bien.

Commençons par la pluie. Nous sommes en août que je sache. Donc, normalement, dans l'hémisphère nord, c'est l'été. Il fait chaud et l'herbe est plus ou moins grillée un peu partout. Mais pas ici. Je ne sais pas si la Slovaquie bénéficie d'un micro climat, mais sur le bord des routes, l'herbe est bien verte et très haute, un peu comme en Ardèche en début juin. Alors je n'ai rien contre l'herbe verte. Au contraire, je la trouve bien plus agréable que l'herbe sèche pour venir poser mes fesses le temps d'une pause. Mais encore faut-il qu'elle ne soit pas détrempée! J'espère que la météo sera meilleure demain. Sinon, c'est bien simple, je passe directement en Tchéquie!

Passons maintenant à ces chers petits flics slovaques. Quelques kilomètres après avoir passé la frontière, j'ai remarque un panneau «voie rapide» sur le bord de la route. Et qui dit «voie rapide», dit «chaussée interdite aux vélos». Alors c'est vrai qu'il y avait une route qui partait sur la droite juste avant le panneau. Mais, d'après ma carte, il fallait que je suive la E22, pas une autre route. Du coup, je me suis engagé, sans que cela ne me pose le moindre soucis. En fait, y pensant bien, je remarque que, la dernière fois que j'ai vu des voies rapides interdites aux cycles, c'était aux US. Ça fait un baille. Sauf qu'aux États-Unis, il y avait toujours une signalisation destinée aux cyclistes. La voie rapide en question c'était une chaussée simple avec une seule voie dans chaque sens et un bas côté de 2m environ, le tout avec un enrobé nickel – chrome. Une des meilleures routes que j'ai rencontrées depuis Pékin! C'eût été parfait s'il n'y avait pas eu la pluie... Et les flics. Après quelques kilomètres, je suis arrivé sur le lieu d'un accident, lieu sur lequel se trouvaient la police. En me voyant arriver, les agents ont délaissé leurs «clients» pour venir vers moi. Ils m'ont indiqué que les vélos étaient interdits sur les autoroutes (ah bon, parce que là, nous sommes sur une autoroute...) et sur les voies ferrées (c'est vrai? Les vélos sont interdits sur les voies ferrées? C'est pourtant tellement agréable de rouler sur le ballaste!). Puis ils m'ont demandé de mettre mon casque sur la tête étant donné que c'est la loi. Je me suis exécuté et je suis reparti, toujours sous la pluie.

Un peu plus loin, la route a commencé à grimper. J'ai mis le braquet qui allait bien, puis je me suis mis en danseuse. C'est alors que la chaîne a sauté une fois, puis une seconde fois, puis une troisième... Comme si elle ne mordait pas bien sur les pignons. J'ai mis pied à terre pour inspecter la cassette. Rien d'anormal. Je me remets en route à nouveau, le même phénomène se reproduit. Nouvel arrêt et nouvelle inspection de la transmission. Il me semble que c'est le dérailleur arrière qui ne fait plus son travail. Là, j'ai commencé à un peu m'énerver après Espéranto. Hier le coup de la selle, aujourd'hui le dérailleur arrière... Quoi pour demain? À continuer de la sorte, je vais finir par rater mon rendez-vous de Linz. Et s'il y a une chose que je ne veux rater sous aucun prétexte, c'est bien mon rendez-vous de Linz avec Sarah! Mais à quoi bon s'énerver...

Je me suis donc remis en selle pour atteindre le premier abri bus (oui, parce qu'il ne faut pas oublier que tout cela se déroule sous une pluie battante) et jeter un petit coup d'œil à la carte. Prochaine grosse ville où je pourrai trouver un cycle pour lui montrer mon vélo: Zilina, dans 60kms. Impossible d'y arriver ce soir, surtout sous cette pluie. Je décide néanmoins d'avancer un maximum afin de pouvoir arriver à Zilina à la première heure demain.

À 17h, transi de froid, je trouve refuge dans un petite motel situé peu après l'intersection qui mène Martin. Je ne suis plus qu'à 25kms de Zilina. L'objectif de demain est d'arriver tôt en ville pour trouver un cycle compétent. Ça, c'est encore du travail pour ma bonne étoile!

 

 

40kms... Et CRAC!!! (écrit le 07/08/2011)

Pas plus tard que hier, un copain me faisait remarquer que, depuis que j'étais rentré en Europe, j'avançais très vite (ouais, c'est de toi que je veux parler Manu!)... Et je dois dire que c'est vrai. Je ne sais pas si c'est le fait d'être en Europe, ou les petites routes, ou le soleil, ou le mois d'août, ou le vent plus faible, ou les 27000kms d'entraînement... Ou la combinaison de tout ça... Mais c'est vrai que depuis que j'ai quitté Moscou, j'envoie. Du lourd, du gros, du bois, du pâté, la sauce... Ce que vous voulez, mais j'envoie et j'avance très vite. Mais, pour vous dire la vérité, ce n'est pas pour me déplaire. C'est donc avec un bon petit rythme que j'ai quitté Auschwitz en direction de l'Autriche (one week to go Sarah!!) via la Slovaquie et la Tchéquie. Route bien asphaltée, grand soleil, peu de circulation... Les ingrédients d'une journée parfaite. Sauf que vers 10h, après seulement 40kms, lors du passage d'une coulée de pont, CRACCCCC! Je comprends immédiatement ce qui vient de se passer.

Ça faisait quelques temps que ma selle couinait un peu et, il y a quelques jours, j'ai remarqué qu'une des deux branches de l'armature était cassée. Je me suis dit qu'avec un ou deux serflex ça devrait tenir jusqu'à Marseille. Malheureusement, ça a tenu seulement jusqu'à un petit bled polonais dont je ne me souviens plus le nom. Bref, j'étais là, comme un imbécile, une fois de plus, avec mon vélo et ma selle à la main et cette fichue question qui se pose à chaque fois «maintenant je fais quoi?». De toute évidence, il n'y avait pas trente-six solutions, il fallait que je trouve une autre selle. Sauf que, les selles, ça ne pousse pas sur les arbres! Après un petit coup d'œil à la carte, j'ai décidé d'aller à Wadowice, soit une bonne demi douzaine de kilomètres en danseuse.

Tout en pédalant, je passais en revue les différents lieux où je pouvais essayer de trouver de l'aide, et je pensais à ma bonne étoile, qui avait toujours était là jusqu'à présent. Sauf que, je remarquais aussi que nous étions un dimanche. Un dimanche, en plein mois d'août... Il y avait de fortes chances pour que ma bonne étoile soit partie en vacances... Peut-être avec un autre... J'étais donc résolu à passer la nuit à Wadowice pour aller voir un cycle le lendemain.

Wadowice, je ne le savais pas, mais c'est la ville natale de Jean-Paul II. Je n'ai pas mis longtemps à m'en rendre compte étant donné que tous les magasins proposent écharpes, drapeau, assiettes, chaussettes et je ne sais pas quoi tant, à l'effigie de l'ancien pape. Puis il y a tout plein d'églises qui, en ce dimanche, étaient pleine à craquer. Bref, Wadowice, c'est un peu Jean-Paul II Land. L'avantage de cette notoriété, c'est qu'il y a un office du tourisme où les gens parlent Anglais. J'ai donc facilement récupéré l'adresse d'un cycle et d'un camping.

J'étais en train de pousser Espéranto dans les ruelles de Wadowice pour rejoindre le campement lorsque j'ai entendu derrière moi «Pardon, vous parlez Français?». Je vous jure que ce n'est pas des histoires!! C'était un gars, la soixantaine, des cheveux blanc, un appareil photos autour du cou. «Oui, oui, je parle Français. Je suis même Français». Et voilà le Monsieur qui s'esclaffe que c'est incroyable de croiser un Français en vélo, puis me demande où je vais comme ça. Je lui montre la blessure d'Espéranto et je lui explique que je vais à un camping pour attendre le lendemain qu'un cycle soit ouvert. Et voilà pas le cher Monsieur qui me dit qu'on doit pouvoir trouver une solution dès aujourd'hui. Ni une ni deux, il arrête la première voiture qui passe. Pas de chance, c'est un touriste. Passe alors un vélo. Voilà mon bonhomme qui l'interpelle. Le cycliste s'arrête. Le monsieur lui explique mon problème avant de revenir vers moi en même temps que le cycliste s'éloigne. «Voilà, li n'y a plus qu'à attendre!».

En fait, ce Monsieur qui sort de je ne sais pas où est Polonais, mais il habite à Lyon depuis 25 ans. Il est donc parfaitement bilingue et, s'il aide les Polonais en France (c'est ce qu'il me dit), il aide les Français en Pologne! Il a demandé au cycliste s'il connaissait quelqu'un qui aurait une selle, le gars lui a répondu que oui et qu'il pouvait être de retour dans une dizaine de minutes.

Dix minutes plus tard, le cycliste refait son apparition avec une selle scotchée sur son cadre. Évidemment, ce n'est pas une Brooks rodée main (et façonnée fesses). Ce n'est pas non plus une Fizik's ou un Italia. C'est une selle bas de gamme et c'est un modèle femme. Mais c'est une selle et, après l'avoir mise en place sur Espéranto, je suis prêt à repartir. Il est 11h30. J'ai tout juste le temps de remercier le cycliste qu'il est déjà reparti. Idem pour Stanislas (c'est le prénom du Monsieur).

1h30 pour trouver une selle un dimanche d'août en plein milieu de la Pologne... C'est sûr, ma bonne étoile n'est pas partie en vacances.

 

 

Auschwitz 3 (écrit le 06/08/2011)

     «THE ONE WHO DOES NOT REMEMBER HISTORY IS BOUND TO LIVE THROUGH IT AGAIN»

                                                                                   George Santayana

 

 

Auschwitz 2 (écrit le 06/08/2011)

L'idéologie nazie est quelque chose d'horrible. Mais ce qui est encore plus horrible est le procédé mis en place à Auschwitz. La façon dont les choses étaient pensées. Auschwitz n'était pas un simple camp, c'était carrément une usine de la mort, où tout était calculé en termes de temps, bénéfice et économie... Je m'excuse de m'appesantir sur la chose et vous n'êtes pas obligés de lire ce post. Je ne suis pas Juif et je n'ai aucun parent qui a été déporté, mais j'ai besoin de raconter pour soulager un peu mon cœur... Une sorte de thérapie par l'écriture. Si les Nazis ont construit Birkenau, c'est parce que Auschwitz était trop petit et trop lent. La place manquait pour loger les détenus (même en les entassant par 2000 dans chaque bâtiment) et la capacité des chambres à gaz n'était pas assez grande. Trop peu de personnes tuées à la fois... Alors qu'Auschwitz avait seulement deux chambres à gaz de 2000 personnes, Birkenau en avait quatre, chacune pouvant tuer en même temps 5000 personnes. Au début, les déportés descendaient du train à l'extérieur du camp. Ils devaient marcher 500m pour entrer dans l'enceinte de Birkenau. Une perte de temps que les Nazis ont supprimé en construisant une plate forme d'arrivée à l'intérieur même du camp. Du coup, lorsque les gens descendaient, ceux qui étaient désignés pour être tués avaient seulement quelques dizaines de mètres à faire pour arriver à l'entrée des chambres à gaz. Les autres étaient emmenés vers les baraques avant de se voir assigner une tâche. Il y avait du travail pour tout le monde. À l'extérieur du camp, pour construire des routes, des ponts ou je ne sais pas trop quoi, mais aussi à l'intérieur du camp. Les plus chanceux étaient assignés à l'ouverture des bagages des gens qui avaient été exécutés ou au nettoyage des sanitaires. Il s'agissait là de travaux d'intérieur qui permettaient de survivre quelques mois. Les moins chanceux avaient pour tâche de vider les chambres à gaz avant de passer tous les corps en revue pour leur raser les cheveux, leur retirer les dents et les prothèses. Les cheveux servaient ensuite à la fabrique des uniformes de l'armée allemande et les dents et les prothèses étaient réutilisées. Et il n'était pas rare que les malheureux retrouvent, au milieu de tous les corps, celui d'un parent, d'un ami ou d'un voisin... Il y avait aussi toutes celles et ceux qui étaient utilisés comme de vulgaire cobaye pour tester de nouveau médicaments ou de nouvelles méthodes chirurgicales. Toutes celles qui étaient violées avant d'être achevées, tous ceux qui étaient punis juste parce qu'ils n'avaient pas quitté les latrines à temps, tous ceux qui... Certains ont réussi à s'échapper de cet enfer, mais à quel prix? La règle était simple: pour chaque détenu évadé, 10 personnes étaient fusillées. Autrement dit, si vous décidiez de vous faire la belle, vous deveniez la cause de la mort de 10 autres détenus... Comment une telle haine est-elle possible? Comment est-il possible d'imaginer un tel stratagème d'extermination? Comment ne pas trembler en voyant 5000 corps entassés les uns sur les autres en train de brûler?... Je ne sais pas... Rien que le fait de l'écrire me fait mal... Vivement que je reprenne la route... Il est certain qu'avec le temps d'autre chose vont venir occuper mon esprit. Mais je crois que ce que j'ai vu et entendu ici restera à jamais gravé dans ma mémoire...

 

 

Auschwitz (écrit le 05/08/2011)

Je ne sais pas quoi dire... Puis je ne sais pas comment le dire... Je ne sais pas même en fait par quoi commencer... Disons qu'il y a à la fois de la douleur, de la colère, de la honte et de la peur... De la douleur à l'idée de ce qu'ont pu endurer tous les gens qui ont été déportés dans cet endroit et de la colère contre ces immondes personnages qui ont cru avoir le droit de disposer de la vie d'autrui. La honte d'être un être humain (jamais un animal ne fera une pareille à un de ses frères) et la peur que cela ne recommence encore, parce que j'ai vu dans un petite village polonais, tagué sur un mur une croix gammée et une potence avec une étoile à six branches et parce que j'ai pédalé quelques kilomètres avec un Lituanien qui m'a dit que «les gitans étaient une sale race qu'il fallait exterminer»... Mais laissez moi vous raconter la visite du camp d'Auschwitz Birkenau. Auschwitz ne s'appelle en fait pas Auschwitz mais «Oświęcim». Le nom a été germanisé lorsque l'Allemagne nazie y a établi le camp de concentration en 1941. À ce sujet, je tiens beaucoup à ce que l'adjectif «nazie» soit accolé au nom Allemagne. Beaucoup trop de gens font, encore aujourd'hui, l'amalgame entre «Allemands» et «Nazis» et je crois que, en 2011, une telle erreur n'est plus permise. Parenthèse close. Il existe des milliers de petites villes comme Oświęcim en Pologne. Elles ne sont indiquées que quelques kilomètres avant. Il n'en est pas de même pour Oświęcim qui est fléchée à cinquante kilomètres à la ronde. Une fois arrivé en ville, vous trouvez les panneaux conduisant au «musée». Impossible de vous perdre. Impossible aussi de rater l'immense parking sur lequel les cars se succèdent, déversant les touristes par dizaines tout au long de la journée, un peu comme sur le parking d'un grand parc d'attraction. La différence, c'est qu'il y a très peu d'enfants parmi le public. Ce sont plutôt des couples ou des groupes de personnes âgés. Dans la file d'attente pour acheter son ticket d'entrée, les gens parlent à voix basse. Certains sourient, mais personne ne rit aux éclats. Une fois votre ticket en poche, on vous assigne un groupe et un guide. La visite peut commencer. Le premier arrêt se fait sous le célèbre «ARBEIT MACHT FREI» qui marque l'entrée du camp. À partir de ce moment là et jusqu'à la fin du tour, personne ne va sourire. Personne. Au fil du tour, vous pénétrez dans les différents «block», bâtiments dans lesquels étaient parqués les détenus. Le guide vous montre une cellule de 1m² dans laquelle s'entassaient 10 prisonniers (standing punishment), par l'entrebâillement d'une porte vous regardez le «dortoir» où dormaient plus de 400 personnes, vous passez devant les sanitaires, vulgaires trous percés dans une dalle de béton armé, puis vous pénétrez dans une cour au fond de laquelle se trouve le «wall of death», sinistre nom désignant l'endroit où les détenus étaient fusillés. Vous terminez par une chambre à gaz et un crematorium où les nazis tuaient plus de 2000 personnes à la fois... Puis vous montez dans un bus pour aller à Birkenau, camp situé à 3kms de Auschwitz. Là, de nouveau, vous visitez les baraques où s'entassaient les déportés. Le guide vous précise la température qu'il peut faire en hiver et le nombre de personnes qui logeaient là. Il vous décrit les conditions de vie et les atrocités perpétrées par les gardes... Personnellement, je ne peux pas dire que voir les sanitaires des détenus et qu'entrer dans une chambre à gaz m'ait beaucoup touché. 2000 personnes là-dedans? Cela semble tellement irréel que j'ai de la peine à me l'imaginer. Ce qui a eu beaucoup plus d'effet sur moi, ce sont toutes ces valises, ces chaussures, ces paires de lunettes, ces brosses à dents, ces cheveux... et que dire de ces photos! Des couloirs entiers de portraits d'hommes et de femmes qui ont péri ici. Des papas, des mamans, des oncles, des tantes, des grands mères, des grands pères, des enfants... Ça, vraiment, ça fait très mal au cœur... Très très mal... Puis il y a ces cadres au-dessus desquels se trouve une rose fanée ou un ruban... Et là, il est difficile, pour moi en tout cas, de ne pas lâcher une larme. Par chance, il faisait soleil aujourd'hui. Une bonne raison pou garder ses lunettes de soleil sur son nez.

 

 

La bonne surprise vient de... (écrit le 02/08/2011)

De mon parcours européen, le pays que je redoutais le plus était la Pologne. J'avais gardé un très mauvais souvenir de ce pays aux routes très étroites et mal entretenues où les voitures roulent très vite et doublent n'importe comment... Mais peut-être devrais-je plutôt écrire «où les voitures roulaient très vite et doublaient n'importe comment» parce que la Pologne que je traverse aujourd'hui est toute autre que celle que j'avais trouvée en 2005. Déjà, pour commencer, il n'y a plus de douane à la frontière avec la Lituanie. Le bâtiment est toujours là, de même que les panneaux, mais les douaniers ont disparus et chacun est libre d'aller et venir comme il l'entend, ce qui est très appréciable. Mais ce qui est encore mieux, c'est que les routes sont dans l'ensemble très correctes et que les voitures (et même les poids lourds!) doublent à la perfection! Évidemment il y a toujours un ou deux blaireaux qui vous passent à ras la sacoche en klaxonnant. Mais, dans 90% des cas... Ce ne sont pas des Polonais! Les Allemands et les Hollandais ont la réputation d'être de partout. Pour les vacances, ils prennent leurs voitures et s'en vont pour des «road trips» aux quatre coins de l'Europe (et parfois même du monde, mais là il faut un peu plus de temps que des vacances). Ça je le savais. Mais ce que je ne savais pas, c'est que les Anglais s'y mettent aussi. Sauf que les Allemands et les Hollandais ce sont des amis des cyclistes. On ne peut pas en dire autant des Anglais! Non pas qu'ils soient mauvais conducteurs ou qu'ils éprouvent une haine immense à l'encontre des vélos, mais tout simplement parce qu'ils conduisent avec leurs foutus volants à droite. Du coup, comme ils ont peur de rentrer dans la voiture qui arrive en sens inverse, ils serrent à droite et vous doublent à une trentaine de centimètres. Je déteste ça! Heureusement pour moi (et pour tous les autres cyclos), il n'y a pas encore de camions British sur les routes polonaises. Par contre il y a des camions russes. Je ne sais pas où ils vont(j'en vois, j'en vois, j'en vois... Puis, tout d'un coup, j'en vois plus!), mais ils passent en Pologne et ce sont des dangers publics. Encore plus que lorsqu'ils sont chez eux. Lorsque vous pédalez en Russie, vous savez que tous les poids lourds sont conduits par des outres à vodka qui roulent n'importe comment et lorsque vous apercevez un camion dans votre rétro, vous vous attendez à ce qu'il vous dépasse avec une marge de sécurité proche de zéro. De fait, vous êtes prêt à vous envoyer dans le bas côté si nécessaire. Mais en Pologne, vu que tous les véhicules doublent bien (à l'exception des Anglais, je vous le rappelle), un dépassement «à la russe» est une vraie surprise. Heureusement, plus je vais vers l'ouest, moins il y a de camions russes... Et moins il y a de camions tout court en fait. En me rapprochant de l'Europe de l'Ouest, le réseau routier se densifie et les petites routes font leur apparition. Des voies interdites aux plus de 10t pour la plupart, pas toujours bien goudronnées, mais qui vont de village en village, en serpentant dans les champs. Des routes sur lesquelles il fait bon pédaler. Je ne m'attendais vraiment pas à trouver ça en Pologne. Il n'y a pas à dire, la bonne surprise vient de... La Pologne!!!

 

 

August in Augustow (écrit le 31/07/2011)

Nom d'un petit bonhomme! J'aurais voulu le faire exprès, je n'y serais pas parvenu! Tout à l'heure, je passe devant le panneau d'entrée d'une ville prénommée «Augustow». Or, en Anglais, August, ça veut dire août. Or, août, c'est demain. Et s'il y a un mois que j'attends avec grande grande impatience depuis très longtemps, c'est bien le mois d'août. Pour fêter l'heureux événement (non, c'est vrai quoi, ça vous arrive souvent à vous d'arriver à Août en Août?!?), je me suis dit que j'allais m'y arrêter. Restait à trouver un camping. Une fois la photo prise (vous irez voir ça dans la rubrique photo), je m'avance dans la ville où je tombe sur un panneau indiquant l'Office du Tourisme. Parfait. Je suis les flèches et j'arrive sur la grande place de la ville où se trouve le bureau d'informations. L'été, il a commencé ça fait un petit moment maintenant. C'est vrai que ça fait quelques semaines que je roule en T-Shirt et cuissard. Mais je n'avais pas remarqué que c'était les vacances. J'ai bien croisé quelques voitures étrangères sur les routes russes, mais rien de bien violent. C'était pour la plupart des Russes expatriés qui rentraient chez eux. Ce n'était pas des vrais vacanciers avec caravane, vélo, coffre de toit et bouée qui sort par la fenêtre. En fait, mes premiers touristes, je les ai vus à Augustow. Lorsque j'ai débarqué sur cette place, j'ai eu l'impression de changer de planète. Il y avait des gamins qui couraient dans tous les sens, des gens qui mangeaient des glaces et des barbes à papa, le parking était rempli de camping-cars et de caravanes, il y avait une scène et un DJ... Après quatre mois passés entre la Chine et la Lettonie, sur des routes ou des pistes, au milieu de champs ou de forêts, à admirer des bicoques qui tenaient encore debout par je ne sais quel miracle, je dois dire que ça m'a fait un sacré choc. Par contre, je ne voudrais pas fâcher certaines personnes, mais si ce sont les vacances pour les estivants, c'est déjà la rentrée pour les commerçants. Ça non plus, je n'y pensais pas. Mais en rentrant dans un des supermarchés de la ville, je suis tombé sur le rayon cartables/cahiers/stylos. Pourtant la rentrée, c'est toujours en septembre, non? Notre très cher gouvernement ne nous a pas sorti une petite réforme de derrière les fagots pour que la rentrée se fasse début août? Remarquez, cela ne me concerne plus. La seule chose qui compte à partir de demain, c'est que nous sommes en août... En août!!!!!!!!

 

 

Six ans plus tard (écrit le 31/07/2011)

Marseille – Saint Pétersbourg, c'était en 2005. J'avais gardé un très bon souvenir des états baltes. Des petites routes sans circulation, des gens tranquilles et souriants, des petits villages parsemés ici et là... Et les incontournables cigognes un peu partout dans les champs. À l'époque, seule l'Estonie avait quelques centres commerciaux. En 2011, les choses ont bien changées. Je ne suis pas repassé par l'Estonie pour constater le changement, mais j'ai pu le percevoir en Lituanie et en Lettonie. Outre la présence de grands «malls», Ronald Mc Donald a lui aussi fait son apparition dans les grandes villes. Puis il y a tout un tas de routes, ponts, bâtiments qui ont été refaits à neuf ces dernières années et qui rendent les villes et villages tellement accueillants. Encore plus qu'ils ne l'étaient auparavant. Mais le plus grand changement depuis 2005, c'est qu'il n'y a plus de frontière pour passer d'un pays à l'autre. En 2005, je me souviens qu'il avait fallu sortir le passeport à toutes les frontières. Évidemment, ce n'était qu'un petit contrôle de rien du tout. Rien à voir avec la frontière russe. Mais tout de même, il y avait un poste de douane, une barrière et tout ce qui va avec. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'un panneau symbolique qui vous indique que vous n'êtes plus en Lettonie, mais en Lituanie. Et d'où viennent tous ces beaux changements??? De l'Union Européenne! À côté de chaque bâtiment qui a été rénové, au début de chaque tronçon de route qui a été refait ou devant chaque école nouvellement construite il y a toujours un panneau avec le drapeau du pays et le drapeau de l'UE. Je ne sais pas combien d'euros sont injectés chaque année pour le développement de ces pays, mais, en tous cas, ils servent à quelque chose... Ou tout au moins, l'effet de ces capitaux est visible. Alors vous allez me dire, de nouveaux bâtiments et de nouvelles routes, c'est bien gentil, mais qu'en est-il des gens? Et bien je vous dirais que je ne pense pas qu'ils soient à plaindre. Il est vrai que, dans les campagnes, certaines personnes vivent encore comme il y a cinquante ans. Par exemple, chez Vicantas et Anja, il n'y avait pas l'eau courante. Alors en été, la bassine dans le jardin, ça va, mais en hiver, lorsqu'il fait -25°C, c'est pas ce que l'on fait de mieux. Mais il s'agit là du mode de vie des «anciens». Les «jeunes», eux, vivent dans de belles et luxueuses villas où, j'imagine, il y a l'eau courante, mais aussi la télévision et même le wifi! S'il y a une chose à laquelle je ne m'attendais pas, c'était bien de voir autant de belles maisons sur le bord des routes baltes. Des bâtisses toutes neuves, avec un jardin impeccable et des jouets d'enfants éparpillés sur la pelouse et une belle voiture garée devant... Pourtant rien n'est tout noir ni tout blanc et je suis certain que ces six dernières années ont aussi amené leur lot de déconvenues. Mais il y a une chose qu'elles n'ont pas affecté, c'est la tranquillité qu'il y règne. C'est peut-être d'ailleurs pour ça que les cigognes y reviennent chaque été... Et j'espère qu'elles pourront encore y venir très longtemps!

 

 

Chez Vicantas et Anja (écrit le 30/07/2011)

Voilà, ça y est! J'ai trouvé un bon point de la Russie: on pouvait dormir presque n'importe où. Les villes étaient très distantes les unes de autres et il y avait beaucoup de forêts. Si l'on n'avait pas peur d'affronter les moustiques, il suffisait de sortir de la route pour aller planter sa tente. En Europe, ce n'est pas la même chose. Les villages sont très proches les uns des autres et il y a des cultures un peu partout. Vous êtes donc visibles de partout ou presque et faire du camping sauvage n'est pas quelque chose de facile. Reste la solution de demander à planter la tente à côté d'une ferme. Pour ce faire, il faut bien choisir sa ferme, arriver avec un sourire (on y revient!), enlever ses lunettes de soleil... C'est tout un art! Comme toujours, les gens sont un peu inquiets, mais très souvent ils comprennent rapidement que vous n'êtes pas méchants et ils acceptent. Plus rarement, ils vous ouvrent les portes de leur maison.

C'est ce qu'il m'est arrivé quelques kilomètres avant Alytus, en Lituanie. J'avais déjà bien pédalé et il commençait à être l'heure de s'arrêter. Scrutant les maisons depuis la route, je remarquais un monsieur assis dans son jardin. Je m'avançais vers lui. Comme je descendais de mon vélo il se levait et venait vers moi. Il n'était pas très grand, un peu grassouillet, les yeux bleus. Je lui aurais donné 70ans. Je lui demandais s'il parlait Français? Anglais? Espagnol? Allemand? Il me répondit avec un sourire qu'il parlait Lituanien, Russe ou Polonais. Mais je comprenais qu'il était prêt à m'écouter et je lui demandais donc l'autorisation de camper sous ses pommiers.

C'est alors qu'une petite dame est sortie de la maison. Elle me salua avant de demander à son mari qui j'étais et ce que je voulais. Puis elle me sourit à son tour en me faisant comprendre que je pouvais planter ma tente sur leur bout de terrain. Mais, me montrant le ciel qui était de plus en plus chargé, elle me dit que je devrais plutôt dormir dans la maison où elle rentra, suivi de son mari, qui m'invita à le suivre.

L'intérieur de la maison était très simple. Une grande table, quatre chaises, un poste de télévision vieux d'une quinzaine d'années, une armoire style années 60 et une photo en noir et blanc dans un cadre. C'était leur fils, parti travailler aux USA depuis 9ans. Je leur montrais les quelques photos que j'ai de mes parents et de mes sœurs, l'itinéraire de mon voyage. Puis la dame a dit quelque chose à son mari et nous nous sommes levés tous les trois. Elle, est partie rejoindre la cuisine, nous, sommes allés dans le jardin pour cueillir une demi douzaine d'agurzis et ramasser quelques pommes avant de rentrer sous les premières gouttes de pluie.

Après un repas très simple, le monsieur a allumé le poste de télévision pour regarder les informations. À la une, les soldats lituaniens en Afghanistan, puis la crise au US, un salon de l'automobile à Vilnius... Puis est venue la rubrique sport, dans laquelle il a était question du championnat d'Europe de basket qui débutait... En Lituanie!

Je ne suis pas calé en basket, mais c'est vrai que lorsque l'on parle de basket au niveau européen, on entend sous parler de Kaunas, grande ville lituanienne située à un peu moins de 150kms de Vilnius. Ce que je ne savais pas, c'est que la Lituanie est un pays de basket. C'est le sport le plus répandu dans le pays et les Lituaniens sont très fiers de l'équipe de Kaunas et de leur équipe nationale. Il va donc de soi que, après les informations, nous avons regardé la cérémonie d'ouverture de la compétition, retransmise en direct.

Je ne pourrai malheureusement pas vous dire comment se sont terminées ces festivités étant donné que je suis parti me coucher avant la fin. La dame m'avait préparé un vrai lit où j'ai pu faire une bonne nuit.

Le lendemain matin, je suis reparti en direction de la Pologne avec des agurzis et des pommes plein mes sacoches, mais surtout un bon souvenir de ce moment passé avec ces gens. Ils s'appelaient Vicantas et Anja.

 

 

Juste un sourire (écrit le 29/07/2011)

J'ai passé la frontière russe avec mes bidons presque vides et ce pour trois raisons majeures. Premièrement, il faisait chaud et donc je buvais beaucoup. Deuxièmement, l'eau du robinet est rarement potable. Troisièmement, l'amabilité des Russes laisse vraiment à désirer... Du coup, la première chose que j'ai faite en Lettonie, c'est de demander de l'eau.

Dans le premier village que j'ai traversé, il y avait une dame à sa fenêtre. Je me suis arrêté pour lui demander si je pouvais avoir un peu d'eau. Un peu inquiète, elle a        tout de même accepter de me remplir mes bidons. Un peu plus loin, comme j'étais à un croisement un peu ambigu, j'ai fait signe à une voiture. Le gars s'est arrêté et m'a donné la direction. Mais je crois que la meilleure surprise de ces quelques jours en Lettonie, c'est à la caisse de IKI que je l'ai eue.

IKI, c'est le supermarché letton le plus populaire. Il y en a de partout. Ce sont de vrais supermarchés, avec des rayons bien fournis, des choses appétissantes... Et des gens qui font leurs courses pour de vrai, avec un caddie et tout et tout. Pas comme en Russie! Je vous laisse imaginer ma joie lorsque je suis rentré pour la première fois dans un IKI. Je ne savais plus où donner de la tête. Si bien que j'ai fait les courses pour douze. Enfin, c'est que je croyais parce qu'en fin de compte, ça n'a pas fait long feu. Mais revenons en à nos moutons. Je disais donc que j'étais au paradis au milieu de ce supermarché (ils avaient même des pains au chocolat, des vrais!). Sauf que les IKI, ce sont des paradis payants. S'il y a des choses dans les rayons et des gens qui font leurs courses, il y a aussi des caisses avec des caissières. Après trois mois de Russie, j'avais pris l'habitude des Ronchonnes et des filles qui continuent à taper leur texto lorsque vous arrivez ou qui vous envoient promener parce que vous n'avez pas la somme exacte. En fait, je m'y étais tellement habitué que c'était presque devenu normal. Mais là?!? Qu'est-ce que la caissière de IKI ne me dit pas en me voyant?!? Un chouette «Drasti» avec un énorme sourire! Ça faisait tellement longtemps que je n'avais pas vu un tel sourire! J'avais presque envie de l'embrasser tellement j'étais content q de voir un sourire.

Dans la vie de tous les jours, lorsque l'on est avec notre famille, nos amis, nos collègues, on reçoit énormément de sourires, au point de ne plus y faire attention. Mais là, après avoir pédalé pendant aussi longtemps en terrain hostile (et hop!, j'en rajoute une petite couche sur le dos de la Russie!), ce sourire m'a fait un sacré effet.

Lorsque l'on y pense, un sourire, ce n'est pas grand chose. Ça ne coûte rien. Et pourtant, qu'est-ce que ça peut faire plaisir! Puis un sourire c'est communicatif. Il y a le sourire content, le sourire gêné, le sourire charmeur, le sourire interrogateur, le sourire sceptique, le sourire ironique, le sourire moqueur... Avec le recul, je me dis que le sourire de la caissière de IKI était peut-être d'ailleurs ce dernier. En me voyant arriver transpirant, tout bronzé, en cuissard, heureux comme un roi d'avoir acheté des pains au chocolat et regardant les pièces une par une pour savoir combien elles valaient... Dans d'autres circonstances, j'aurais sans doute été vexé. Mais là, j'étais aux anges. Je tenais la preuve que j'étais revenu en pays civilisés, où les gens sont inquiets à la vue d'un cyclo, mais acceptent tout de même de lui parler... Et de lui sourire

 

 

EUROPE!!!!!!!!!!!! (écrit le 27/07/2011)

Il était 14h lorsque je suis arrivé devant le poste de frontière russe. Un vrai poste de frontière digne des meilleurs films de guerre: barbelés, miradors, chiens, snipers... Pas le genre de frontière où il faut essayer de passer en douce. Évidemment, je n'ai pas fait la queue comme tous les camions et tous les automobilistes (vive le vélo!) et je me suis présenté à la première guérite. J'espérais y trouver la cousine de la douanière de Kiakhta (mais si, souvenez vous, la blonde aux yeux bleus!). Manque de chance pour moi, c'était un douanier. Chance pour moi, il m'a laissé passer à l'étape suivante où je suis tombé sur une Ronchonne (c'est pas possible, elles sont où les chouettes douanières?) qui m'a gueulé un truc en Russe avant de finalement me déposséder de mon passeport pour y mettre un coup de tampon avant de me le rendre et de me demander ce qu'il y avait dans mes sacoches. Je commence à ouvrir la première, des habits; la seconde, une tente; la troisiè... C'est alors que Ronchonne me fait signe d'arrêter et de décamper. Je ne me fais pas prier. J'enfourche Espéranto et nous nous dirigeons vers le poste de douane letton.

Je suis arrivé devant la frontière européenne avec un sourire jusqu'aux oreilles. L'Europe, enfin. Depuis le temps que j'attendais ça. Ce que je n'attendais pas, c'était les deux officiers lettons, très fiers et hautains, qui m'ont accueilli avec un beau froncement de sourcils. Je n'avais pas même posé le pied par terre que déjà ils commençaient à me questionner. Malheureusement je ne pouvais pas comprendre un seul mot de leur baratin étant donné qu'ils parlaient en Russe. Toujours avec mon grand sourire, je leur expliquais que je ne comprenais pas un mot de leur baratin. C'est alors que le plus gros des deux (enfin, il me semble que c'était le plus gros, mais il faudra peut-être faire une photo finish parce qu'ils faisaient vraiment jeu égal) m'a dit «Passeport!». Là j'ai compris qu'il fallait que j'arrête de rire et que je me ressaisisse sous peine de me voir renvoyer chez les Russes. J'ai donc tendu mon passeport au douanier qui y a jeté un œil puis m'a demandé «Fransuss?». Je me suis contenté de dire «da» et immédiatement le froncement de sourcil des douaniers a laissé place à un sourire. «Ahhhhhhh, Fransuss!!!». Sur le moment, j'ai eu l'impression d'avoir dit une formule magique. C'est alors que les douaniers m'ont montré mon cuissard estampillé RUSSIA. C'est alors que j'ai compris qu'ils m'avaient pris pour un Russe et, apparemment, ces deux rigolos n'aimaient pas trop les cyclistes russes. Mais, vu que j'étais Français, ça changeait tout. Il m'ont donc rendu mon passeport et ont fait signe à un de leur collègue qui était à la guérite derrière. Le gars m'a fait signe d'avancer. Il m'a mis mon tampon et m'a fait signe de passer.

J'étais en Lettonie, en Europe. Dans la vie, il y a des moments que l'on attend avec impatience. Mais, bien souvent, une fois le moment venu, on ne prend pas le temps de le savourer et on passe immédiatement «à la suite». Pourtant qu'y a-t-il de plus savoureux que d'apprécier le moment présent, surtout si celui-ci a été attendu avec impatience?

La rentrée dans l'Europe, je ne sais pas combien de temps je l'ai rêvée alors, lorsque j'ai finalement quitté le poste de frontière letton, je me suis arrêté devant le panneau bleu avec les 12 étoiles jaunes. Je l'ai regardé un moment. Puis je me suis tourné vers la Russie, la Mongolie, la Chine, tous ces kilomètres parcourus jusqu'ici. J'ai aussi longuement parcouru la file de voitures qui attendaient pour passer en Russie. J'avais presque les larmes aux yeux. C'était un peu surréaliste. Avec le recul, je me dis que les gens ont un peu dû me prendre pour un fou, tout bronzé, mal rasé, sur mon vélo crasseux, à admirer un panneau et un poste frontière.

Je ne sais pas exactement combien de temps je suis resté là. Cinq ou six minutes, pas plus, juste le temps de m'imprégner de ce moment. Puis j'ai enclenché les pédales et je me suis mis en route, direction le sud. J'étais en Europe...

 

 

Objectif, sortir (écrit le 26/07/2011)

J'ai quitté Moscou sur une trois fois trois voies à chaussée séparée avec un enrobé magnifique. Pendant 150kms j'ai roulé à fond les ballons et je me disais que mon parcours russe allait se terminer par une chevauchée fantastique jusqu'à la frontière lettone. Mais, tout à coup, la route est redevenue russe: une seule chaussée, une seule voie, pas de bas côté et un enrobé... Mais un enrobé... Comme je n'en avais pas vu depuis des lustres... Catastrophique!

Lorsque je suis rentré en Russie, tout là-bas, au fin fond de la Sibérie, j'ai eu des routes exécrables. C'était la Sibérie et, même si ça ne m'amusait pas, je faisais avec. Ensuite, à partir de Krasnoyarsk, les routes sont devenues meilleures. Évidemment, ce n'était pas du billard américain. Vous avez d'ailleurs pu le constatez sur les photos et les vidéos que j'ai mises en ligne. Puis, en me rapprochant de Moscou, la route est devenue vraiment bonne. Entre Nijni Novgorod et Moscou, j'ai roulé sur une sorte d'autoroute avec un bon bitume. Dans la capitale, les routes sont impeccables. En quittant Moscou par la M9, l'enrobé est excellent. Mais seulement sur 150kms. Ensuite c'est du grand n'importe quoi.

En fait 150kms, c'est à peu près le rayon d'emprise de la capitale russe. Sur tout ce périmètre on trouve des petites villes qui sont rattachées à Moscou. Au-delà de ces 150kms, c'est le no man's land. Certes, le territoire appartient à la Russie, mais il n'y a personne, tout juste quelques villages ici et là. Précision important à apporter, les habitations ne sont pas au bord de la route, mais à deux ou trois kilomètres dans la forêt, ce qui donne vraiment l'impression qu'il n'y a personne. On dirait vraiment que la Russie ne fait rien pour peupler cette région et pour la rendre plus attrayante, comme si cette bande de 500kms servait de barrière entre le territoire russe et l'Europe. D'ailleurs, la route elle-même est une véritable barrière. Par moment, la chaussée est tellement défoncée que même les camionneurs, qui sont pourtant de bons blaireaux, roulent à 10kms/h pour ne pas tout casser. C'est à se demander si l'armée russe ne se sert pas de ce tronçon de route pour tester ses explosifs!

Avouez tout de même que cela semblerait une explication plus plausible que d'accuser les poules d'être à l'origine de ces excavations! D'ailleurs, petite question de français, doit-on écrire «des nids de poule» ou «des nids de poules». Personnellement, je pencherai plutôt pour la seconde proposition, parce que, sinon, ça veut dire qu'il y a une seule poule qui fait tous les nids... Ça représente quand même un sacré travail! Alors que si elles sont plusieurs, ça va déjà mieux. Mais tout de même, pour défoncer le bitume à ce point là, il faut en vouloir!

Enfin, quoiqu'il en soit, que les trous soient dûs aux explosifs, aux poules ou à je ne sais quoi, j'en ai plus que ras le bol de les voir et je n'ai qu'une seule idée en tête: sortir de la Russie!

 

 

On the road again (écrit le 24/07/2011)

Ma semaine à Moscou a été assez calme. Un week end à la datcha avec baignade dans le lac et bania, une petite visite en ville, deux jours de vrai repos, une journée chachlik sur la plage et une promenade avec Dacha à l'ancienne exposition universelle... Le tout, bien sûr, avec suivi des étapes du Tour de France. Si vous ajoutez à ça les 26000kms que j'ai déjà dans les jambes et une trois fois trois voies à l'enrobé impeccable pour quitter Moscou en direction de l'ouest, vous comprendrez aisément que je suis reparti de la Place Rouge avec un moral et une forme du tonnerre.

En fait, lorsque j'ai enfourché mon vélo hier matin, dans ma tête, je montais sur un vélo similaire à ceux que chevauchent les coureurs du Tour de France. Un tout carbone de 7kgs avec un double plateau compact et une cassette 11/26 à l'arrière, le tout réglé et huilé impeccable. J'ai enclenché les pédales et... Et j'ai rapidement dû revenir à la réalité. Espéranto tient plus du cheval de trait que du pur sang arabe (désolé mon grand!). Du coup, même si j'avais une pêche d'enfer et que la route était roulante, je n'ai pas eu le rendement d'un Voeckler ou d'un Chavanel. Si les jambes se bonifient avec les kilomètres, il n'en est pas de même pour l'équipement. Du coup, les clips de mes sacoches avants ne marchent plus, ce qui m'oblige à les maintenir avec de la ficelle et des tendeurs, mon pédalier couine un peu et mon pneu avant a une espèce de hernie... Sûr qu'avec ça je ne risque pas de conquérir le maillot jaune! Mais, ceci dit, j'ai tout de même passé une journée à plus de 20kms/h de moyenne, ce qui est assez exceptionnel. Je ne sais pas si la route sera comme ça jusqu'à la frontière, mais si c'est le cas, on pourra dire que la Russie m'aura fait un beau cadeau d'au revoir! Mais attendons un peu, il me reste encore environ 550kms jusqu'à la frontière lettone et, parmi toutes les choses que j'ai apprises durant ce voyage, il a celle-ci: rien n'est définitivement acquis.